Quant à M. C. de Geslin, son rôle fut plus modeste. Il se contenta de solder, des deniers de l'État, la facture des frais de «descente», dont ci-dessous copie:

Au charpentier 1790
Au serrurier 580
Au maçon 688
Pour le drapeau, la fleur de lis dorée, les cordages, les transports,
le chariot, les pavages et autres menus frais 600
Total. 3658

--Comment! des deniers de l'État? dira-t-on; est-ce que M. de Montbadon ne s'était pas engagé à supporter, seul, les dépenses qu'occasionnerait cette décapitation de la colonne?--Sans doute! Et, qui sait? peut-être les a-t-il ultérieurement remboursées.

Dans tous les cas, constatons une bizarre coïncidence: à peine avait-il pris cet engagement que, de son côté, le gouvernement provisoire décrétait, à l'instigation de M. de Talleyrand, la destruction immédiate de tous les emblèmes et symboles impériaux!

Si nous avons particulièrement insisté sur la conduite de Launay dans cette affaire, c'est que plusieurs brochures--échos des bruits publics--l'ont accusé d'avoir offert spontanément ses services aux rancunes des alliés. Or les faits, tels que nous les avons relatés--d'après un Mémoire justificatif écrit de la propre main du fondeur--semblent, au premier abord, faire justice de cette «calomnie». Mais, à bien réfléchir, l'exagération même de la peine qu'il devait encourir en cas de refus ne rend-elle pas un peu suspecte, sinon l'authenticité incontestable des documents officiels par nous reproduits, au moins la sincérité de leur rédaction? Nous avons, quant à nous, quelque peine à nous défendre d'admettre la possibilité d'une connivence--peut-être tacite--entre la plume de celui qui donna l'ordre et la pensée de celui qui le reçut.

Et, de fait, avant Launay, M. Lacasse, le charpentier de la colonne, avait été requis, lui aussi, de descendre la statue. Or, non-seulement il se récusa, mais il prit même la peine d'aller, en compagnie de M. Gondoin, notifier son refus à l'état-major russe. Est-ce qu'on l'a passé par les armes?

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Nous ne nous arrêterons pas aux monstrueuses palinodies qui marquèrent cette époque. Toutefois, comment résister au désir d'en donner le piquant spécimen ci-dessous? Il nous faut arriver aux Cent jours. Ce sera notre transition.

Extraits du journal des Débats:

Numéro daté du 20 mars 1815. «Si la France se laisse envahir, conquérir par un aventurier de l'île de Corse, accompagné par une poignée de brigands étrangers et par quelques déserteurs le rétablissement de cette féodalité barbare, dont la sage philosophie et la bonté paternelle des Bourbons avaient détruit les derniers vestiges, voilà la libellé et le gouvernement que Buonaparte nous réserve... Cette expédition ne serait que le coup de main d'un chef de voleurs hasardeux que la justice réclame et qui lui sera rendu tôt ou tard.» Numéro daté du 21 mars 1815. «L'empereur est arrivé ce soir au palais des Tuileries, aux acclamations unanimes... Ainsi s'est terminée, sans répandre une goutte de sang, sans trouver aucun obstacle, cette légitime entreprise qui a rétabli la nation dans ses droits et effacé la souillure que la trahison et la présence de l'étranger avaient répandu sur la capitale... La charte constitutionnelle qu'on avait bien voulu nous octroyer était scandaleusement violée... Le retour de l'empereur assure le triomphe des idées libérales.»