Le jour même où, par ordre, sans doute, la feuille de M. Bertin saluait ainsi le retour de l'Aigle, Launay écrivait au général Bertrand pour obtenir de remettre la statue en place. Mais la «calomnie» dont nous parlions tout à l'heure avait déjà fait son chemin: elle était reçue aux Tuileries. Et Launay, malgré ses protestations, en dépit même de ses résistances, était contraint, le 3 avril, de se dessaisir, au profit de M. Denon, de l'œuvre de Chaudet.--Là finit son rôle.
Quelques jours après, la garde impériale donnait un banquet à la garde nationale de Paris. Ici se place un petit épisode dont nous empruntons les détails à un ancien secrétaire de Napoléon, le baron Fleury-Chaboulon:
Le repas achevé, une foule nombreuse de soldats, d'officiers et de gardes nationaux se mirent en marche vers les Tuileries, portant le buste de l'Empereur couronné de lauriers. Arrivés sous les fenêtres de Sa Majesté, ils se rendirent ensuite à la place Vendôme et déposèrent religieusement au pied du monument élevé à la gloire de nos armées, l'image du héros qui les avait conduites à la victoire. L'Empereur, aussitôt qu'il en fut informé, m'ordonna d'écrire au ministre de la police de faire enlever le buste dans la nuit. «Ce n'est point à la suite d'une orgie», dit-il avec fierté, «que mon effigie doit être rétablie sur la colonne!»
Que devint le bronze de Chaudet?--A la seconde Restauration, M. de Semalé obtint que cette statue, dont la main-d'œuvre et la matière seules pouvaient être évaluées à soixante mille francs environ, lui fût remise pour être employée à la réédification de la statue équestre du Pont-Neuf, abattue en 1793.--À ce propos, nous recommandons au lecteur la lettre suivante, publiée par le Journal des artistes du 14 avril 1831:
La statue de Napoléon qui ornait la colonne de la place Vendôme a été déposée dans mon atelier de la foire Saint-Laurent, où je l'ai gardée pendant plusieurs années, la cachant avec soin pour la soustraire à la destruction, quoique j'eusse reçu plusieurs fois l'ordre de la briser. Cet ordre, émané de la direction des Beaux-Arts du ministère de l'intérieur, à la tête de laquelle se trouvait M. Héricart de Thury, dut enfin recevoir son exécution lorsqu'on s'occupa de la statue équestre de Henri IV qui est sur le Pont-Neuf. Je fus alors chargé du rachevage, de la ciselure et de la mise en place de cette statue, et j'ai été l'exécuteur forcé d'une mesure à laquelle tenait M. H. de Thury. Les débris du Napoléon ont servi à la fonte du cheval de Henri IV. J'ai fait de vains efforts pour éviter cette destruction. J'offris même alors 20,000 de bronze qui furent refusés, et la statue de Napoléon n'en fournissait que 6,000!--Permettez-moi d'ajouter quelques détails sur la statue de Henri IV. On trouvera dans le bras droit de cette statue un petit Napoléon d'après le modèle de Tonu; la tête contient un procès-verbal du dépôt que j'ai fait moi-même du Napoléon dans le bras de Henri IV.--Dans le ventre du cheval se trouvent plusieurs bottes renfermant divers papiers, tels que chansons, inscriptions, diatribes, etc., monuments de l'esprit du temps que j'ai voulu ainsi conserver à l'histoire. En une demi-journée je pourrais retirer de ce dépôt tous ces objets sans endommager en aucune façon la statue.
J'ai l'honneur, etc.
Signé. Mesnel, fondeur.
Ajoutons, pour en finir avec la première statue de la colonne, que le modèle en plâtre de cette œuvre a été soigneusement conservé. Il était, vers 1835, en la possession d'un peintre de Tournai, M. Gaudry-la-Rivière. Depuis, qu'est-il devenu? Nous l'ignorons.
VI.--1831-1833.
La capitulation de Paris avait condamné la colonne aux fleurs de lis. Quinze ans se passent. Et les trois glorieuses la condamnent au coq gaulois--pour peu de temps d'ailleurs.--Dès le 11 avril 1831, le Moniteur universel publiait le rapport ministériel suivant: