Mon Dieu, non, les déclamations à la J. J. Rousseau n'y feront rien. Tout ce beau monde sera toujours heureux de retrouver, après le riant exil des champs ou de la mer, la ville du bruit, du gaz, de la fumée, du lucre, du jeu, des disputes, du plaisir, de la poussière, de la gloire, de la mode, du scandale, du beau langage, de l'argot, du macadam, de l'élégance, du sans-gêne, de la tromperie, des clubs, de l'esprit, de la routine, de l'audace, des petites brochures et des petits bons mots. Durant l'été, on a marché sur le sable de Pornie, sur les sentiers creusés dans les Pyrénées, à Royan, à Vichy, à Trouville, sur les escarpements du mont Dore. Comme il va être agréable de reposer prosaïquement le pied sur cet asphalte des boulevards où l'on sait si bien causer!--Qu'est-ce qu'il y a de neuf?--Le dernier mariage?--Le dernier procès en séparation de corps?--La dernière faillite?--Le dernier duel?--Le dernier roman?--La dernière fourberie de biche se moquant d'un gommeux?--La dernière caricature?--Le dernier complot?--Le dernier succès, prose, vers, musique ou peinture?--Le dernier coup de sifflet?--Le dernier épisode du dernier bac?--Et puis, comme tout cela ressemble à cette manne qui tombe du ciel pour nourrir Israël dans le désert, fraîche le matin, déjà immangeable à midi; aussitôt que le chapelet est épuisé, on passe à la brochette des nouvelles de demain.
Les bains de mer auront eu, cette année, un succès inusité; Bade, que nous bouderons longtemps, ne reçoit plus de visiteurs français; Aix, Ems, Spa, ne voient guère que nos têtes folles; mais je ne sais comment cela se fait, la mer entre chaque jour un peu plus dans le mouvement mondain. Il paraît qu'on y écorche un peu moins les baigneurs qu'on ne le fait dans les stations thermales en renom, et c'est bien déjà quelque chose. Nos médecins aussi y contribuent. C'est si vite fait d'écrire sur une ordonnance: «Allez à la mer!»
Mais parlons de la rentrée dans Paris. Il y a une remarque à faire: Villégiature, voyages, promenades, séjour dans les villes d'eau, bals par-ci, concerts par-là, rencontres à la table d'hôte ou sur la marge verte des vallées, tout cela ne compte pas. Pour les heureux du jour, ce n'est qu'une échappée d'un instant dans la vie de bohème. Aussitôt qu'on est de retour, on s'entend vite à reprendre le train de ses habitudes. Une fois à la gare, on ne joue plus la comédie des politesses banales avec le premier venu qu'on avait eu pour voisin de robinet à Cauterets ou à Uriage. On ne salue plus personne, on ne donne plus de cigares à personne; on ne mange plus en face de personne, on ne voisine plus avec le premier venu; on est redevenu soi. On reprend sa liberté tout entière. On est à Paris.
Un grand sujet d'étonnement chez les imbéciles, c'est de voir, après le rapatriement opéré, que ceux et celles qu'on avait rencontrés à cent cinquante lieues du boulevard ne vous connaissent plus. Pendant un mois et plus, on a vécu intimement sans doute, mais, que voulez-vous? C'était dans les gorges des Pyrénées, dans un pays d'ours. On se rendait à la source ensemble. On buvait presque dans le même verre. D'accord. On était à tu et à toi. Eh bien, ici, tout à coup, ni vu, ni connu. On jette à peine un regard embrouillé à cette silhouette à laquelle on se frottait tous les jours, et l'on se dit à demi-voix: «Où diable ai-je donc vu cette binette-là?--Binette est un mot très-usité dans le beau monde du présent. Il en est qui disent trombine. «N'est-ce pas cette trombine avec laquelle j'ai fait une partie d'ânes à la dernière saison de Plombières?»
Quelques rencontres ont pourtant un contrecoup dans un certain monde.--Un jour, on était à cinq ou six à voir tomber une cascade, comme celle qu'on nomme, par exemple, le cirque de Gavarnie.--On ébranchait des plantes de la montagne.--On se parla d'abord des yeux et puis par gestes.--Et puis, en quelques minutes, à la dérobée, au détour du sentier, on a échangé une promesse ou une fleur.--Ah! les fleurs, quels complices des coups de canif dans le contrat!--Roses des haies, pervenches, violettes, œillets, gueules-de-loup, le grand Artisan qui vous a fait est toujours pour quelque chose dans les aventures qu'on vous reproche!--«Gardez cette églantine jusqu'au prochain bal de l'ambassade ottomane.--Rapportez-moi ce volubilis à la sauterie que le vieux général de N*** donne le samedi d'après la Toussaint.»
Si les échos des Alpes et du Canigou se mettaient à être indiscrets, vous en entendriez de belles!
Tandis que les uns reviennent, les autres s'apprêtent à partir. C'est ainsi que Pertuiset se dispose à nous quitter avec les deux cents chevaliers couverts de cottes de maille à la tête desquels il va aller à la conquête de la Terre-de-Feu. Heureux Pertuiset! L'intrépide tueur de lions ne demandait qu'une quarantaine de coopérateurs; il s'en est présenté douze cents. Il a fallu trier. Quand l'expédition arrivera au détroit de Magellan, elle se composera de deux cents Européens, plus le service de santé. Deux vapeurs chaufferont et l'on s'élancera sur l'île des Feugiens. A la fin de l'aventure chacun des soldats sera millionnaire ou mangé.
Avant Pertuiset, d'autres jeunes hommes, se trouvant à l'étroit dans notre petite Europe, se sont jetés dans des entreprises de cette nature et y ont réussi. Aux États-Unis, en Angleterre et en Espagne, on vous racontera l'odyssée merveilleuse de MM. Arnous de Rivière et Diaz Gana. Il y a cinq ans, ces deux autres Jasons avaient organisé une expédition dans le désert d'Atacama, en Bolivie, pensant y rencontrer des mines d'argent. Personne ne voulait croire au succès. On objectait qu'il n'y avait par là ni eau, ni bois, ni fruits, ni gibier, ni poisson; que tout y était aride et que les voyageurs y crèveraient de faim. Tout cela ne découragea pas les organisateurs. Grâce à eux, quarante mineurs et soixante mules chargées d'eau et de vivres prirent la route du désert. Pendant trois mois, les explorateurs eurent à souffrir des fatigues et des privations sans nombre, mais ils n'en découvrirent pas moins de nombreux gisements argentifères. Quand ils revinrent on les croyait morts et enterrés. Ils retournèrent avec des ingénieurs; Diaz Gana vendit sa part de trouvailles un million et demi de piastres fortes (7,500,000 francs); M. Arnous de Rivière a cédé la sienne pour près du double. Mais que de misères ils avaient essuyées! Que de combats avec les éléments, ou avec les bêtes fauves, ou avec les sauvages! Que de privations! Jugez du fait par un seul détail. L'eau était plus rare que ne l'est chez nous le chambertin. Une mule en buvait pour quinze francs par jour. Les autres choses étaient à l'avenant. Mais voyez le résultat: une double fortune de nabab, et ce coin des Amériques désormais ouvert au commerce européen.
Pertuiset veut appliquer la même énergie dans la conquête de la Terre-de-Feu. Là aussi il y a beaucoup de mines, du guano, du cobalt, du plomb, du charbon de terre, des fourrures. Oui, mais l'essentiel est de n'être pas mangé à la croque-au-sel par les naturels du pays, qui sont la fleur des anthropophages. L'an dernier, ces autochtones se sont emparés de deux jeunes officiers de la marine anglaise, ils les ont scalpés, découpés, salés, afin d'en faire un régal pour leurs jours de fête. Chacun des membres de la nouvelle expédition connaît ce détail. Il n'y aura donc pas à biaiser avec les indigènes. Il paraît que les ours de l'endroit ne sont pas non plus d'une bien vive tendresse. Il y a de même des morses, dit lions de mer, qui ne se piquent point davantage d'avoir la moindre mansuétude dans le caractère. Mais qui ne risque rien n'a rien. La vie de conquérant a des risques. Tout rifleman doit mettre sa peau en jeu cent fois par jour.
Un sage ne manquera pas de traiter de folie au premier chef cet amour immodéré de l'or, qui pousse au delà des mers, sur des blocs de glace ou dans des déserts l'élégant qu'on a vu la veille, chez nous, se promener, le cigare à la bouche, sur le boulevard des Italiens. Sans doute c'est une folie, mais c'est celle de la fin de notre XIXe siècle. Ceux qui entraient dans la vie active il y a quarante ans obéissaient à d'autres tendances. Ils vivaient pour l'art, pour l'idéal, pour la gloire, trois mots sonores, brillants, peut-être vides de sens, que nous sommes en train d'expulser de notre vocabulaire usuel. Célestin Nanteuil était de ceux-là. Avez-vous jamais vu de près ce grand garçon, blanchi par l'âge, qui vient de mourir à Marlotte, en pleine forêt de Fontainebleau? Dès 1829, il suivait de près Victor Hugo et sa bande si hardie. Il fallait voir avec quelle bravoure il dirigeait les jeunes barbes de bouc à la première représentation d'Hernani! Il a fait partie de ce cénacle fantasque et si poétique de la rue du Doyenné, dont Gérard de Nerval a raconté l'histoire dans la Bohème galante. Il y a aidé Théophile Gautier à mettre en scène une pièce de Scudéry, Édouard Ourliac à faire un costume de capitan et Arsène Houssaye a à faire cuire des œufs sur le plat, car ces demi-dieux mangeaient parfois de temps en temps comme de simples mortels. Le beau temps! La belle vie! Les amusants enfantillages! Mais ce n'étaient que des enfantillages.