Célestin Nanteuil, voyant déjà quelques fils d'argent se mêler à sa barbe, comprit qu'il y avait pour l'homme social moderne autre chose que de la rêverie, l'amour des beaux vers, le culte de la forme; et de son crayon, qui n'avait jamais été remué que par le caprice, il fit un outil utile, un gagne-pain. Commençant par l'illustration, par l'approvisionnement de la boutique des imagiers, il dessina un peu plus en grand un jour. Il exposa plusieurs belles pages, d'après les maîtres, notamment le Baiser de Judas. Il y a quelques années, il était directeur du musée de Dijon. La mort l'a frappé, ainsi que je l'ai dit, en pleine forêt de Fontainebleau. Pour un artiste, c'était tomber sur le champ de bataille.
Au reste, cette semaine a été plus nettement funèbre. Les deuils y sont nombreux. Désiré, des Bouffes-Parisiens, a succombé aussi. Comment! allez-vous dire, ce gros bonhomme si réjoui, toujours prêt à nous faire rire?--Eh bien, oui, Désiré est tombé bien prématurément. Vous le rappelez-vous dans le Jupiter d'Orphée aux enfers? Ne l'avez-vous pas entendu dans l'alcade des Bavards? Rien qu'à sa vue la salle éclatait dans une incroyable explosion d'hilarité. Il y a eu aussi un jeune romancier, Louis Gondall, l'auteur du Martyr des Chaumelles et de quelques paysanneries. Il y a eu encore M. Charles Clément, auteur d'une comédie en vers intitulée: l'Oncle de Sycione. (Celui-ci est mort subitement, en mangeant une pêche, à peu près comme Anacréon en avalant un grain de raisin.) Il y a eu enfin un suicide, celui d'un jeune sculpteur, M. Hervé Desmonts, que la misère a effrayé, que l'insuccès a découragé. Des chasseurs l'ont trouvé pendu à un arbre de la forêt de Sénart, avec un billet dans lequel il disait «qu'il n'avait pas de place au soleil». Il n'a pas dit vrai. Une place au soleil, on en trouve toujours une quand on la mérite, quand on la gagne, quand on sait être patient. Mais il faut, pour l'avoir, faire quelque chose de plus difficile que de se tuer; il faut lutter, avoir foi en soi, endurer la faim, la soif, l'injure, l'oubli, l'injustice, il faut endurer ces mille morts qu'on appelle la vie d'artiste.
Par bonheur, pour nous faire oublier tant de faits lugubres, voici qu'on annonce un livre tout plein de gaieté, d'esprit, de belle humeur. Ce sont les Mémoires de Paul de Kock, 400 pages de confidences intimes du plus joyeux des romanciers. Il m'a été donné de jeter un rapide coup d'œil sur cet ouvrage posthume de l'auteur de Monsieur Dupont.--Toute la vie de Paul de Kock est là, depuis la mort de son père, le banquier hollandais, tué par Sanson sur l'échafaud parce qu'il était l'ami d'Anacharsis Clootz, d'Hébert et aussi celui de Dumouriez, jusqu'à l'éducation du futur écrivain; depuis l'histoire d'un premier roman jusqu'à celle de son dernier conte. Je vous laisse à penser quels charmants et intéressants chapitres vous trouverez là-dedans. Henry de Kock, le fils de l'auteur, a ajouté vingt pages curieuses sur les derniers moments de son père; l'éditeur, E. Dentu, a voulu aussi qu'un beau portrait gravé sur un acier fût annexé à ce volume. Bref, les Mémoires de Paul de Kock ont tout ce qu'il faut pour piquer vivement la curiosité.
C'est par le pauvre Célestin Nanteuil que nous avons entendu un soir, il y a quinze uns de cela, la jolie histoire que voici:
En ce temps-là, c'était au commencement du second empire, Horace Vernet habitait Versailles. Un matin, l'artiste voyait entrer dans son atelier un marchand de tableaux. L'industriel portait sous le bras gauche un sac, avec ces mots écrits sur la toile: mille francs.
On ne voyait alors que des pièces de cent sous ou à peu près.
L'homme avait l'air dégagé et vainqueur.
--Mon Dieu, monsieur, dit-il à l'auteur de la Smalah d'Abd-el-Kader en posant négligemment son sac, je viens vous demander un service, argent comptant, bien entendu. Je voudrais absolument avoir quelque chose de vous, la moindre pochade, moins que rien, ce que vous voudrez. Je vous en donne mille francs.
--Mais je n'ai rien chez moi, monsieur, répondit le peintre.
--Tenez, dit l'autre, ce petit croquis?