Mais l'ennemi a-t-il fui, le champ de bataille est-il libre, alors le juif allemand accourt. Là il est maître et roi. C'est à lui qu'appartiennent tous ces cadavres. Ce n'est pas impunément que le soldat le désigne sous le nom caractéristique de corbeau.
En toute tranquillité, il dépouille les morts, il va de groupe en groupe. A le voir ainsi penché, courant éperdu, avide, on dirait un parent qui cherche un frère, un ami. Il ne cherche que de l'or. Parfois, on entend un gémissement, un cri, c'est un blessé qui supplie, mais le corbeau a bien le temps vraiment de s'arrêter pour de semblables vétilles. N'a-t-il pas une mission à remplir? Car il ne faut pas oublier ce côté, le digne personnage est fonctionnaire de l'État, il fait partie de l'organisation allemande; il ne se contente pas de voler, c'est là le côté personnel, il est espion.
C'est le corbeau qui, après la bataille, portera au quartier général tous les papiers trouvés sur les officiers supérieurs.
On voit que ce n'est pas une sinécure; d'ailleurs, là ne se bornent pas les fatigues. Il faut aller au devant de l'armée, s'enquérir des ressources de chaque village, prendre des informations sur la situation et les forces de l'ennemi.
Quelquefois, lorsqu'il est pris, le juif est fusille, mais cela arrive bien rarement. D'abord à cause de cette inexplicable passion qu'il nourrit à l'égard de sa triste personne, il prend toutes ses précautions et ne se hasarde qu'à bon escient. Ensuite, si malgré toutes ses ruses il tombe dans un piège, il en est le plus souvent quitte pour opérer plus en grand. Il trahit les Allemands comme il espionne les Français, à l'avenir il tiendra les renseignements en partie double, et le métier n'en sera que plus lucratif.
Mais le triomphe, le rêve de cette étrange et repoussante personnalité, c'est l'armistice; on est alors assez en paix pour n'avoir à redouter ni corde ni balles, on est assez en guerre pour pouvoir exercer encore son honnête métier.
Aussi que de profits!
D'abord, il y a les réquisitions qui rapportent, quoique l'on soit obligé de céder la plus grosse part, mais on se rattrape avec le soldat, il est bête le soldat, il donne pour un florin ce qui en vaut cent.
Puis, pour des gens industrieux, il y a encore d'autres ressources.
Nous avons, dans l'ouest de la France, aux environs du Mans, pu constater par nous-même que les juifs que l'armée allemande traînait à sa suite, louaient à la journée des soldats prussiens et se faisaient accompagner par eux dans les villages. Frappant à une maison, les juifs exhibaient un parchemin crasseux revêtu de timbres plus ou moins authentiques. La traduction de ce papier, on la devine, un mot suffit à la rendre: réquisition. Comment le paysan aurait-il pu résister; les soldats étaient là comme une preuve menaçante. Ils livraient leurs bestiaux que l'on allait vendre.