Il est un fait bien plus actuel et cent fois plus parisien que tout ce qui précède; c'est la retraite de Jules Janin. Après quarante-deux ans d'un prodigieux travail, le charmant écrivain se tait sur les théâtres. Il quitte ce Journal des Débats qu'il a tant illustré de sa prose étincelante. S'il faut le dire, ça été un grand étonnement. Ceux qui lisaient l'homme sans le voir de près se sont dit: «Mais pourquoi cette retraite?

En quoi a-t-il vieilli? Tel il était le premier jour, tel il est encore. L'esprit de sa critique, la forme si originale de sa parole, ses portraits, ses épisodes, ses anecdotes, rien de tout cela n'a subi les rudes atteintes du temps.» Ils disaient vrai. Cependant pour les amis de Jules Janin, pour ceux qui sont admis à aller voir dans le petit chalet, de Passy, ce Tibur in-trente-deux qu'il a dessiné et embelli, cette aspiration au repos a son excuse.

Jules Janin, nul ne l'ignore, n'a pas cessé d'être jeune; mais la goutte le cloue sur un fauteuil. Elle lui défend de sortir. Impossible de s'écarter du jardin. Impossible d'aller au théâtre. Il ne saurait plus aller même à la maison de Molière, cet abri du beau style qu'il aimait tant et en l'honneur duquel il a usé tant de plumes et desséché tant de bouteilles d'encre. Pendant plusieurs années, les dernières, sa femme, ses amis, le menaient en voiture au Théâtre-Français. A peine entré, on l'entourait. Les contemporains et les plus jeunes s'arrondissaient en couronne autour de lui; c'était à qui le saluerait et lui serrerait la main. Mais que vous dire? Voilà que le mal ne permet plus ces échappées. Dites adieu à ces soirées littéraires.

Il faut demeurer au chalet où, par bonheur, les soins touchants ne lui manquent pas. Mais j'avais à noter pour quel motif réel Jules Janin s'est retiré. Sans la goutte, il serait encore sur la brèche. Dieu merci, la tête, le cœur, l'œil, la parole, la main, l'inépuisable bienveillance, tout cela est toujours et sera longtemps encore plein de jeunesse. Aussi n'abandonne-t-il pas les lettres, ce lettré plein de passion. Il fera des livres, à l'ombre de ses arbres, l'été; au coin du feu, l'hiver. Seulement il ne sera plus journaliste.

Ne plus être journaliste, croyez que c'est pour lui le chagrin le plus vif. L'auteur de Barnave sait être conteur, historien même. Il est humoriste, il est savant, quand il le faut. Il s'entend à traduire le latin en français mieux qu'aucun autre. Il a popularisé Horace. Il a fait revivre Ovide, il a pris les épigrammes de Martial, une à une, pour en faire une curieuse biographie du poète de Bilbilis. A l'heure même où je vous parle, il traduit en prose les églogues de Virgile, et il y a six ans que ce travail le captive, car vous le savez, le vin pur des vers du Mantouan n'est pas aussi facile qu'on le croit à transvaser de sa langue dans la nôtre. Il fait donc tout cela, et des contes, et des commentaires. Il fera aussi, je l'espère, et je le lui ai demandé, un volume de Souvenirs, de ceux qu'il raconte avec un si puissant attrait quand la goutte lui laisse du répit. Mais avant tout, mais surtout, Jules Janin aura été journaliste. C'était pour cette raison qu'ils s'étaient liés d'amitié, lui et Armand Carrel, ce brillant chevalier de l'ancien National. C'est pour mériter ce titre de journaliste qu'il a protesté, il y a vingt-cinq ans, dans la Revue de Paris, contre le Grand homme de province au moyen duquel H. de Balzac calomniait la petite presse. C'est pour le même motif qu'il a engagé, en 1843, avec Alexandre Dumas, à propos des Demoiselles de Saint-Cyr, une brillante polémique où il devait avoir le dernier mot. C'est en raison du même point d'honneur à soutenir qu'il a eu un duel avec Capo de Feuillade, un procès avec Félix Pyat, une passe-d'armes avec Nestor Roqueplan, une querelle d'un jour avec George Sand, une bouderie constante, je pourrais dire une guerre de tous les instants, avec l'empire.

Cet empire, qui paraissait faire trembler l'Europe, hélas! tremblait devant une écritoire, la première venue. Il exilait, il emprisonnait, il ruinait, il flétrissait les journalistes, et Jules Janin, pareil à ce personnage de Shakespeare qui, rien qu'avec un brin de paille, perçait l'armure de fer d'un tyran, frappait l'empire et étonnait l'empereur, qui n'a jamais pu réussira l'avoir au nombre de ses courtisans. Vous rappelez-vous les Mères Repenties, un beau drame de Félicien Mallefille? On voulait l'interdire, ce drame, parce que l'auteur était un républicain avéré; Jules Janin, royaliste de vieille date, intervient et, dans son feuilleton, en vrai journaliste, il fit voir tout ce qu'il y avait de grand, de moral, de viril et de noble dans cette pièce, et la censure se tut.

--O Dieux! s'écriait-il, vous savez si j'aime et si j'honore en toutes sortes de reconnaissance et de respect la profession qui me fait vivre; elle est toute ma vie et toute ma fortune; elle est ma force et mon œuvre, et ma fête de chaque jour; mais s'il me fallait renoncer à mon camarade, à mon ami, à mon poète; s'il me fallait jeter la haine et le fiel sur tout ce qui ressemble à la vie, au mouvement, au style, à l'invention, au bel esprit, à la vertu; s'il me fallait peser dans la même balance et Virgile et Racine, l'affranchi Narcisse et Lucain tué par Néron; si j'étais forcé d'écouter, impassible et muet, les œuvres des esprits que j'aime et des talents que j'honore, et n'applaudir personne, et n'aimer personne, et ne m'incliner devant personne, et contempler les riens du jour pour toute compensation, j'aimerais mieux briser ma plume et renoncer au métier qui me défendrait d'aimer et d'admirer mes amis!

J'aurais eu encore beaucoup à dire, vous le devinez, sur cet événement, la retraite de Jules Janin. Mais le papier fuit sous ma plume, et il faut savoir se borner.--Jules Janin, au reste, a trouvé dans le journal la récompense de son opiniâtre fidélité.

Un jour, peu après la révolution de Février, il habitait encore la rue de Tournon. Il voit entrer tout à coup chez lui un homme pâle, effaré, tout dépaysé. C'était un ambassadeur que le mouvement nouveau venait de renverser; c'était un très-bel esprit, un critique, un conteur qui avait couru après les grandeurs et qui tombait du haut de son piédestal.

Jules Janin tendit la main à Loëve-Veimars, le brillant auteur du Népenthès, l'ancien consul de Bagdad.