--Vous êtes toujours rose, Janin, vous êtes toujours gai! On voit bien que les révolutions ne vous atteignent pas.

Les révolutions ne m'atteignent pas, elles ne m'atteindront jamais, répondit philosophiquement le journaliste, parce que je ne serai jamais assis que sur cette chaise d'où j'écris mes feuilletons.

Philibert Audebrand.

LES THÉÂTRES

Théâtre-Français.--Phèdre.

Le Théâtre-Français a joué Phèdre. Je n'aurais pas parlé de cette reprise si je n'avais à rendre compte que des interprètes actuels de ce chef-d'œuvre. Peu préoccupé des acteurs qui me laissaient indifférent, non à la tragédie de Racine, mais à sa représentation, je suivais l'autre soir les mouvements du public, et je cherchais à me rendre compte de ses très-sincères applaudissements. Il faut dire toute la vérité.

Mlle Rousseil, qui jouait pour la première fois le grand rôle de Phèdre, est complètement insuffisante, l'actrice est écrasée sous une aussi grande tâche. La voix est sans accent tragique, sans puissance dramatique. Elle ne donne aucune note de ce rôle merveilleux qui parcourt toutes les passions, dans les nuances infinies de l'amour, de la jalousie, du remords ou de l'effroi. Le geste est sans dignité, sans grandeur; la physionomie s'immobilise et à peine un éclair du regard l'illumine-t-elle de temps à autre. L'actrice dit le texte dans une déclamation correcte sans en faire jaillir la puissance. Pourtant la salle l'a saluée plus d'une fois de ses bravos et s'est déclarée de la sorte absolument satisfaite. Le spectateur est de très-bonne foi dans son enthousiasme, il le témoigne et il a raison. Si je n'avais pas vu Mlle Rachel, si je n'avais pas entendu, comme si la tragédienne, eût été encore sous mes yeux, les grands accents tragiques pleins d'un amour mortel et d'une douleur antique, si je n'avais pas été instruit par un interprète de génie des incomparables beautés de ce rôle, j'aurais fait comme mes voisins et j'aurais acclamé la Phèdre nouvelle.

Pour peu que le comédien ait quelque valeur, le public ne prend que ce qu'il lui donne. Il ne voit pas par-dessus facteur et au delà. Impressionnable comme il est, il se contente de l'émotion reçue, sans se demander s'il est en droit d'exiger une émotion plus grande encore, et il ne se fait pas même l'idée d'une supériorité. Il accepte bien, comme vrai, ce qu'on lui dit du comédien d'autrefois, mais il ne voit, lui, que le comédien du présent, et il reste dans son admiration tant qu'un talent éminent ne lui apprend pas à rejeter ses faux dieux. Voilà pourquoi facteur n'a rien à craindre des comparaisons du passé. Quelques spectateurs s'en souviennent, mais la salle, qui s'est renouvelée, ne pouvant faire ces dangereux rapprochements, écoute et applaudit. En quoi le public n'a pas tort. Ce qui fait qu'à défaut de Mlle Rachel, Mlle Rousseil est une tragédienne.

Mlle Sarah Bernhardt débite de sa jolie voix, musique délicate et plaintive, le rôle de la tendre Aride. Mlle Sarah Bernhardt a trouvé dans cette élégie l'occasion d'un nouveau succès, moins grand il est vrai que celui qu'elle a obtenu dans Andromaque, mais la faute en est à Racine; il est vrai que la jeune tragédienne murmure la première partie de son rôle sur une note endormie trop longtemps tenue, mais elle se réveille en quelques endroits. Cette voix chanteuse trouve alors tout son charme et toute sa poésie.

M. Mounet-Sully est un Hippolyte d'une belle tournure, fort bien costumé avec l'élégante désinvolture des Éphèbes antiques, dont la belle voix, dans le registre intermédiaire, donne avec un grand bonheur d'expression quelques-uns des vers du tendre fils de Thésée; il force bien de temps à autre l'expression de sa figure et revient aux effets d'Oreste, comme à ses premières amours de tragédie, mais qu'importe! il y a l'étoffe d'un vrai tragédien dans M. Mounet-Sully. À mon avis, le meilleur interprète de Racine est cette fois Mme Guyon, qui a fait de ce rôle si effacé d'Œnone, un personnage des plus saisissants et des plus dramatiques.