«Pasquin.--Une nation de romanciers qui déclare la guerre à une nation de géomètres.»

Le restant de la scène est fort piquant; je ne vous le rapporterai cependant pas, parce qu'il nous oblige un peu trop à mettre le doigt sur nos hontes. Tenons-nous-en au mot de Pasquin:

«Une nation de romanciers.» C'est de nous, bien entendu, qu'il s'agit. Mon Dieu, oui, l'abus du roman nous a toujours perdus. Cette fois là entre autres. Une femme veut empêcher qu'un Hohenzollern ne s'asseye sur le trône d'Espagne, cherchant à garder ce fauteuil pour une autre, qui en était descendue. En quoi cela nous intéressait-il, nous autres? Nous savons bien, d'ailleurs, ce qui n'aurait pas tardé à arriver. Tout juste ce qui est advenu dix-huit mois plus tard à Amédée de Savoie, le bien avisé. Peut-être plus vite que ça encore, le Hohenzollern serait retourné sans tambour ni trompette dans le pays de la bière brune et des contes fantastiques. Mais non, il a fallu faire la guerre pour une idée de femme. Premier chapitre du roman.

Les autres chapitres, passons-les rapidement sous silence. Frédéric II avait dit: «Pourquoi je l'emporterai sur les Français? Tiens, parce que Soubise a quatre-vingt-dix-neuf cuisiniers et un espion et que j'ai, moi, quatre-vingt-dix-neuf espions et un seul cuisinier.» Cette même situation s'est reproduite fait pour fait; n'est-ce pas, hélas! suffisamment romanesque? Mais ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est ce qui se passe à Metz quand un inconnu se présente, amené par l'ennemi, agitant son mouchoir au bout de sa canne. Qu'est-ce que c'est que Régnier, si ce n'est un copiste du Rocambole de Ponson du Terrail? Voyez-vous d'ici Bourbaki, le plus brave de nos soldats, poussé à se déguiser comme un personnage de feuilleton? Bismark, tenant, à Versailles, les fils de cette intrigue, a plus d'un point de ressemblance avec l'esprit satanique qu'Eugène Sue a placé dans la Salamandre. Hélas! d'un bout à l'autre, tout est roman là-dedans et, en même temps, c'est la plus cruelle et la plus sérieuse des histoires!

Trianon est devenu méconnaissable. Nous voilà bien loin du temps où, au spectacle des bergeries de Marie-Antoinette, le chevalier de Florian disait que les deux palais et leur beau parc formaient ne «île de Calypso». Trianon est, pour le moment un corps-de-garde, une forteresse. Il y pousse des faisceaux de fusils; il y croit des sabres. On a vu un canon de sept à cent pas de cette chapelle païenne qu'on appelle le Temple d'Idalie. Et toute cette mise en scène ne se comprend que trop après qu'on a lu le rapport du général de Rivière. Attendez. Nous ne sommes qu'à un commencement. Les conséquences de la capitulation de Metz vont se dérouler une à une, sous nos yeux. Tant de soldats de tout grade, entrant de plein-pied dans un domaine autrefois voué seulement à l'idylle, c'est une préface. Toutes les mères le disent à leurs enfants à la mamelle: il faudra songer à reconquérir un jour ce que Bazaine et ses coopérateurs nous ont fait perdre.

Il n'y a donc pas de mal à ce que le bruit du tambour se mette, dès à présent, à dissiper les échos trop élégiaques des anciennes résidences royales. Tout doit concourir à nous ramener à des mœurs guerrières.

C'est là aussi ce qu'on ne peut s'empêcher de dire en voyant la Savoie armée.--Qu'est-ce que c'est que ça, la Savoie armée?--va-t-on dire. Une œuvre patriotique enrichie de quatre superbes dessins de M. Am. Champod, de Genève. L'artiste a décrit avec son crayon quatre grandes scènes de la lutte désespérée de 1870-1871. Ici le paysage du champ de bataille ne doit rien à la fantaisie; M. Champod s'est religieusement attaché à reproduire jusqu'aux moindres accidents du terrain, tous les détails des localités dont l'histoire a enregistré les noms. Il a montré les Savoisiens répandant leur sang pour la France, leur nouvelle patrie, et ces pages sont du plus bel effet. Les quatre dessins, au surplus, ont été mis sous les yeux du maréchal de Mac-Mahon, qui a fait répondre à leur auteur une lettre qui est tout à fait en harmonie avec ce que nous disions tout à l'heure à propos du retour aux allures militaires.--Lisez:

«Le président me charge de vous remercier de cet envoi auquel il a été très-sensible. Votre œuvre n'est pas seulement un hommage rendu aux courageuses victimes de notre dernière guerre. Elle sert encore à perpétuer des souvenirs qui doivent fournir, à ceux qui ont survécu, un bien douloureux, mais bien utile enseignement ...»

Il nous faut pourtant descendre de ces hauteurs épiques pour revenir au Chien-Homme ou à l'Homme-Chien, comme il vous plaira.--On vient, rien de plus vrai, de nous amener deux échantillons d'une espèce encore inconnue en Europe. Un chien se présente qui est un homme, tenant par la main, oui, par la main, non par la patte, son fils Fédor, qui est un chien. Arrangez cela, si vous pouvez. Pour les lettrés, cette exhibition n'a rien qui choque absolument l'esprit. Il a existé, à travers les siècles, des temps mal éclairés par le réverbère de l'histoire. A ces époques là, le monde était à l'état d'enfance, il a existé en assez grand nombre des natures mixtes; c'est ainsi que les Grecs, les Étrusques et les premiers Romains (mettez les Quirites) ont connu les Faunes, les Satyres, les Egipans, moitié hommes, moitié boucs; c'est dans les mêmes cycles qu'ont vécu les Centaures, moitié hommes, moitié chevaux, les Syrènes, moitié femmes, moitié poissons, les sphynx, partie femmes, partie oiseaux. Hérodote lui-même, le père des historiens, parle d'un dieu d'Égypte du nom d'Anubis, lequel avait un corps d'homme surmonté d'une tête de chien. A la vérité, nous autres, enfants d'un âge réaliste, nous disons que tout cela remonte au temps des fables; et, pour ce qui est de l'assertion d'Hérodote, nous nous rappelons que c'est du nom de ce conteur qu'on a formé le verbe radoter. Oui, tout ce que vous voudrez, mais je vous défie bien d'expliquer d'une façon satisfaisante ce que c'est que l'Homme-Chien.

Que disais-je donc tout à l'heure en parlant de traditions primitives, de fables, de poésie et d'historiens qui ne savent pas ce qu'ils disent? Mais ces légendes bizarres se sont remises à vivre dans la science moderne. Il n'y a pas bien longtemps, moi qui vous parle, j'ai vu se promener sous les arcades du Palais-Royal, de midi à quatre heures, un grand esprit, un beau génie, un réformateur, un homme qui, ayant pris le globe terrestre dans ses mains comme un statuaire prendrait un bloc de terre glaise, l'a pétri et façonné d'une façon nouvelle. Je parle de Charles Fourier, un Prométhée bourgeois, le téméraire auteur de la Théorie des quatre mouvements, le créateur du Phalanstère. Celui-là, je vous le répète, avait tout remanié: les astres, le ciel, la mer, la terre, l'homme, le végétal, la bête. C'est ainsi qu'il est arrivé à nous dire à quel point parviendra un jour le progrès.--Un jour l'homme dessalera la mer, et il en fera un lac de limonade. Un jour l'homme assouplira les cétacés, et, de quatre baleines attelées à un navire, il fera les coursiers qui mèneront ces omnibus nautiques à travers les océans.--Un jour, l'homme forcera le cèdre à porter une poire plus douce que la pêche de Médie, et la ronce des haies à produire un raisin opale comparable à l'ambroisie d'Homère.--Un jour l'homme accouplera le cheval et le terrible quadrupède que les Arabes ont nommé le Seigneur à la grosse tête, et de cet hymen il résultera l'hippo-lion, le plus fier, le plus rapide des porteurs.--Il nous faut hausser les épaules de pitié, MM. les sportmen de la Marche, qui croisent à grand'peine un cheval anglais et un cheval du désert pour donner le jour à d'innocentes pouliches qui font un kilomètre en dix minutes. Qu'est-ce que c'est que ces lourdes bêtes comparées à l'hippo-lion de Charles Fourier qui, dès sa naissance, en l'an 2500 ira en trois secondes de la butte Montmartre à Montsouris?