IV
DES ABEILLES
On ne s'occupe plus de mélissographie; les facultés singulières de l'abeille, comme celles du castor, n'ont pas inutilement alléché l'investigation, qui depuis des siècles a pu se déclarer satisfaite.
Faisant ici simplement œuvre d'homme de lettres curieux des mœurs des animaux,--comme Démocrate qui comprenait leur langage, comme Dupont de Nemours qui en fit le vocabulaire, et comme Théophile Gautier qui a écrit l'Histoire de mes bêtes;--sans souci de méthode ni de programme, nous demandons volontiers à la fantaisie le choix de thèmes pour nos Études... de la nature, et il ne nous manque que la plume de Bernardin de Saint-Pierre pour écrire un Bestiaire intéressant.
Depuis Aristote, Élien, Pline, combien d'observateurs habiles ont regardé patiemment dans la vie mystérieuse des abeilles! Nous connaissons leur république... gouvernée par une reine,--par un roi, croyaient tous les naturalistes de l'antiquité.
Nous savons que cette reine ne doit le rang suprême ni à l'hérédité ni au sort aveugle; elle ne le tient pas davantage de l'élection: «L'ignorance du peuple, dit à ce sujet même saint Basile dans l'Hexaméron, l'expose ordinairement aux plus mauvais choix.»
Elle règne par le droit de sa beauté, de sa force et de sa douceur; et quand, aux heures de soleil, elle a donné le signal du départ, on voit la belle et grosse souveraine, qui vole en avant, guider toute la gent bourdonnante vers les fleurs des prairies.
Aussi bien ne s'agit-il point ici de la chaste buveuse de rosée chantée par Anacréon et par Virgile:--suivant la croyance antique, les abeilles tiraient seulement la cire du suc des fleurs et des pleurs des arbres, et le miel tombait du ciel comme une rosée, rossida mella.
Nous ne parlons pas de l'abeille des apiculteurs et des poètes, de la gracile bestiole toute frémissante, à la taille coupée et mobile, aux ailettes de gaze, non aussi jolie, mignonne, gracieusement fluette que la guêpe à la peau d'or, mais plus douce qu'elle, plus humaine, et dont l'aiguillon subtil n'est si prompt à la piqûre que parce qu'elle voit un danger dans tout contact importun.
Mais nous irons jusqu'en Mongolie, où pullulent, surtout dans les montagnes peu explorées qui entourent cette vaste contrée de l'Asie orientale, des populations d'abeilles d'une forme et d'un habitat particuliers.