Beaucoup plus grosses que les nôtres, ces abeilles,--plutôt ces bourdons,--ont le corsage noir, les pattes longues et velues, le dos couvert de poils courts, la tête ronde, avec des mandibules en saillie. Ce qui en fait d'assez hideux insectes.

Elles ne forment point de ces essaims que nos abeilles, parfois vagabondes à la recherche d'une demeure commune, et tout à coup bizarrement amoncelées, suspendent aux arbres ainsi que des grappes vivantes, fourmillantes et bruissantes. Mais il n'est pas rare, dans les jours chauds, d'en voir des multitudes et des multitudes s'ébattre au soleil.

Elles sont alors si remuantes et si pressées les unes contre les autres, qu'on dirait un nuage qui grouille. Elles se gênent et se heurtent dans l'air: confusion menaçante, sinistre; tout à coup irritation générale, et guerre intestine des plus meurtrières.

Les méchantes et vilaines petites bêtes s'affolent, s'enveniment et se saisissent corps à corps, par couples; s'étreignent en se mordant, crispées de fureur; elles y mettent tant d'acharnement qu'on voit bientôt tomber sur le sol une pluie de cadavres.

A la fin de la terrible lutte, qui n'a duré qu'un instant, la rageuse population est diminuée de moitié, et comme s'il ne venait de se passer rien d'extraordinaire, si vite oublieuse, elle reprend aussitôt sa vie tranquille et ses pacifiques évolutions.

Leur miel, qui forme une masse visqueuse et collante comme de la glu, d'une opacité aussi noire qu'était dorée la transparence du miel de l'Hybla, ces abeilles, extrêmement travailleuses, le déposent dans les vieux arbres creux, au sein des forêts, et l'y accumulent en grandes quantités, tandis que les nôtres sont habiles à construire ces alvéoles si merveilleusement cloisonnées suivant une savante géométrie, où, ambre fluide, la précieuse liqueur qu'elles y distillent, peu à peu s'épaissit et se cuit.

Le grand danger pour le cueilleur de miel ne vient pas de ces gros hyménoptères à aiguillon, qui ont moins de venin que de laideur, mais des animaux féroces, des tigres, des léopards, des lynx, des ours, surtout de l'ours paresseux, ce plantigrade à l'aspect informe, dont le corps et les pattes sont enfouis dans une robe de poils longs, durs et noirs, et dont le museau étroit, allongé, sort de cette fourrure comme d'une broussaille.

Un paysan mongol du Khou-Khou-Noor, nommé Trapilolu,--dont l'aventure n'est peut-être pas fort connue en France,--avait remarqué dans la forêt, sur la lisière du désert de Kobi, un énorme «figuier des pagodes», un vieux banyan creux, hanté par des abeilles de la grosse espèce noire.

Ayant osé s'y aventurer pendant la nuit, malgré les ombres et les hurlements, pour trouver les abeilles au repos, il grimpa sur l'arbre. Favorisé par le clair de lune, il plaça aux bifurcations des branches, dans les gerçures de l'écorce, de petits pains de soufre auxquels il mit le feu, et s'éloigna précipitamment.

Suffoquées par la fumée et par l'odeur, les abeilles ne tardèrent pas à évacuer la place.