Les chefs s'étant débarrassés de leurs montures pour se diriger dans une des salles du rez-de-chaussée de l'auberge, j'abordai le colonel Martinez qui me fit le plus cordial accueil:

--Vous voilà encore, me dit-il, cette année parmi nous?

--Oui, colonel; je me propose de faire encore cette campagne comme vous; avec cette différence que mon arme ne sera que la plume. Je compte sur votre obligeance pour rendre ma tâche plus facile.

--Soyez le bien-venu, me répondit-il; et comme vous tenez, sans doute, à connaître les premiers acteurs de la pièce qui va se jouer, je vous invite à déjeuner avec nous. On se mettra à table à midi!

Et me donnant une poignée de main, il me quitta pour aller, sans doute, donner des ordres aux nouveaux arrivants. Le colonel Martinez est un homme d'une soixantaine d'années, d'une taille moyenne et fort gros. Sa physionomie franche et loyale respire la bonté; malgré cela, il se distingue par une grande énergie de caractère, lorsqu'il s'agit de faire respecter tout ce qui se rattache au service. Officier sous Zumalacarrégui, pendant la guerre de Sept ans, il a repris son épée pour soutenir encore la cause de don Carlos.

L'arrivée des huit cabecillas avait excité un grand mouvement de curiosité parmi les habitants de la localité qui assiégeaient l'auberge; une extrême agitation régnait également dans l'intérieur de la posada où l'on se préparait, de tous les côtés, à faire honneur aux nouveaux arrivés: «valeureux défenseurs de la Cause sainte!»

A midi précis, les huit convives, le colonel Martinez en tête, entrèrent dans la salle à manger et y prirent chacun leur place; le colonel me fit asseoir à sa gauche. Avant de commencer le repas, tous se découvrirent la tête et l'un d'eux récita à haute voix une prière en basque dont la fin fut répétée en chœur par tous les assistants. C'est là un trait des mœurs que j'ai pu observer pendant tout mon voyage dans les provinces insurgées du nord de l'Espagne. Je n'ai jamais vu commencer un travail quelconque et même un repas, sans que les Basques n'adressent préalablement une prière à l'Éternel.

Le repas fut calme et silencieux, l'Espagnol parle très-peu à table; il est aussi sobre de paroles que pour le manger. La conversation entre les huit officiers ayant lieu en basque, idiome auquel je n'ai jamais pu comprendre un mot, je me contentai, tout en mangeant, d'observer les huit chefs que j'avais devant moi et qui passaient pour être les organisateurs ou les metteurs en train, si je puis m'exprimer ainsi, de la nouvelle insurrection. Tous portaient l'uniforme suivant: un béret blanc orné de passementeries d'or plus ou moins nombreuses, selon le grade d'un chacun; d'un paletot-vareuse serré à la taille par une ceinture en cuir à laquelle était attaché un gros sabre de cavalerie; d'un pantalon de drap bleu avec une bande rouge et d'une paire de bottes dans lesquelles on renfermait l'extrémité du pantalon.

Quant aux huit cabecillas, dont cinq n'avaient pas dépassé l'âge de trente ans, ceux dont les physionomies m'ont le plus fait impression, furent Dorronsoro, Etchegoyen et Soroëta. Dorronsoro, qui ne portail que la boina (béret blanc) du chef carliste, n'était pas un cabecilla. Il remplissait les fonctions d'intendant et de gouverneur général des provinces basques pour le compte de don Carlos. Ses fonctions consistaient à publier ses ordres et à les faire exécuter par les alcades et les autres autorités du pays. Ancien député de la province, Dorronsoro est un homme de quarante-cinq ans environ, grand, maigre et sec, dont la figure austère le fait ressembler assez à un anachorète. Il cause très-peu et se borne à faire des réponses brèves aux questions qu'on lui adresse. Etchegoyen est un homme de trente ans, d'une taille d'hercule; sa figure, halée par le soleil et couverte à demi par une épaisse barbe noire, lui donne un air de férocité. Il est réellement le type d'un chef de bande, comme on s'imagine qu'il doive être. Quant à Soroëta, grand et fluet et âgé à peine de vingt-cinq ans, il est l'opposé d'Etchegoyen. Sorti du collège de Pampelune et ayant terminé ses études à Salamanca, Soroëta a les manières nobles et distinguées du gentilhomme castillan. Sa physionomie est franche et ouverte; sa conversation dénote surtout une grande intelligence, tandis que sur son large front éclatent la résolution, le courage et l'énergie du caractère. Les autres cabecillas, presque tous jeunes, ne paraissent pas m'offrir rien de bien remarquable dans leurs personnes.

Le repas terminé, on adressa une action de grâces au ciel, et chacun se dirigea du côté où ses affaires l'appelaient.