III
Mon retour à Irun.--Caractère du peuple Basque.--Les fueros--Comment s'opère l'enrôlement carliste.--Apparition de la bande du curé Santa-Cruz.--Le gouvernement se décide à vouloir réprimer l'insurrection.--La première brigade marche contre les carlistes; la composition et mœurs de ses soldats.
Le 21 février, à dix heures du matin, je rentrai à Irun, de retour de mon excursion à Vera. Il n'était bruit, dans la ville, que de l'insurrection carliste, dont la rumeur publique exagérait l'importance. Si j'eusse dit qu'elle se bornait, pour le moment, à trois bandes seulement, composées d'environ 700 à 800 hommes assez mal armés et plus mal équipés, on m'aurait pris pour un traître ou un espion qui était payé pour déguiser la vérité. J'ai remarqué partout, et principalement en Espagne, combien il est difficile, dans les questions politiques, de faire entendre raison à des gens prévenus d'avance et qui ne veulent pas être convaincus.
Irun, petite ville d'environ 6,000 âmes, très-commerçante et située à quelques centaines de mètres de la frontière française, renferme trois casinos, qui sont les seuls endroits publics ou l'on s'occupe de politique. Selon le casino que l'on fréquente, les nouvelles du jour revêtent des nuances différentes. Dans celui de l'aristocratie de l'endroit, l'insurrection carliste faisait des progrès étonnants; les bandes, au nombre d'une vingtaine, formant un effectif au moins de huit mille hommes, parcouraient déjà les quatre provinces, dispersant devant elles les petits détachements de troupes régulières qu'elles rencontraient sur leur passage.--Dans le casino de l'ayuntamiento, dont les habitués se composent des libéraux, l'insurrection ne prenait pas, il est vrai, d'aussi grandes proportions; elle ne laissait pas néanmoins que d'inquiéter les amis de la constitution représentée par le fils d'Isabelle II.--Dans le casino popular, transformé en club par quelques radicaux socialistes et internationalistes, l'insurrection carliste n'était, au contraire, qu'un mythe, et dans le cas où elle, viendrait à se produire aux environs de la ville, les frères et amis étaient assez forts pour l'étouffer eux-mêmes. Cette appréciation de la nouvelle prise d'armes des carlistes par les divers partis était, au reste, la même dans les autres villes d'Espagne.
Il semble qu'au milieu de ces divisions de partis, et au moment où commençait à éclater la guerre civile, les haines politiques dussent être plus exaltées, et, par suite, entraîner d'horribles représailles. Il n'en était pas ainsi; les esprits sont plus calmes dans les pays basques; les passions personnelles dominent ici la passion politique.
Un mot, à ce sujet, sur le caractère du peuple basque.
Le Basque, en général, est laborieux, sobre, très-religieux, joueur et grand amateur de la danse. Les bonnes qualités priment, toutefois, ses défauts. Son activité pour le travail, soit agricole, soit industriel, est incontestable. Il suffit d'avoir parcouru la campagne et séjourné quelque temps dans les villes pour se convaincre que l'agriculture et l'industrie y sont en très-grand honneur. Des champs cultivés dans les vallées et jusque sur le penchant des montagnes, produisent trois et quatre récoltes chaque année; des usines et des manufactures établies dans les plus petits centres de population, et des mines de fer, de plomb et d'argent exploitées, en temps de paix, par des milliers d'ouvriers, témoignent partout de la réputation justement méritée d'infatigables travailleurs qu'ont acquise le Navarrais, le Guipuzcoan, le Biscayen et l'Alavais.
Quant aux sentiments religieux du Basque, ils sont peut-être quelque peu exagérés. Pour lui, l'église sur laquelle il reporte toutes ses affections est le lieu saint par excellence; le prêtre, une personne sacrée dont la parole devient, pour lui, une prescription de l'Évangile; la religion, enfin, prédomine dans tous ses actes. Ce qui explique la richesse avec laquelle sont ornées les églises, la quantité de chapelles et d'ermitages qui s'élèvent partout, et le nombre des fêtes des saints qui sont choisies dans l'année. J'ai vu dans la même semaine deux fêtes, sans compter le dimanche, scrupuleusement observées, pendant lesquelles un ouvrier quelconque n'eût pas osé prendre un outil pour effectuer le moindre travail manuel. L'influence de la religion est, en un mot, absorbante dans ces pays, où les rares incrédules eux-mêmes sont forcés de se plier à ses exigences.
J'ai dit que le Basque était joueur et grand amateur de la danse. Le jeu qu'il affectionne, le jeu national par excellence, est celui de la pelota (jeu de paume). Il n'est pas de ville, de bourg et de village où la municipalité n'ait fait élever un haut et large mur dans un espace carré destiné à satisfaire cette passion. Là, les dimanches et jours de fêtes, toute la population mâle, hommes, jeunes gens et adolescents, se réunissent pour lancer, repousser et relancer une ou plusieurs balles contre le mur, d'après des règles déterminées d'avance. L'animation des joueurs, l'habileté dont ils font preuve et les enjeux des parieurs sont une preuve de l'attrait irrésistible qu'exerce sur eux le jeu de la pelota. J'ai assisté à des parties, chose extraordinaire! où la somme des paris s'élevait jusqu'à vingt mille francs! Le juego de la pelota ne s'effectue pas seulement en plein air, devant le mur municipal destiné au public; il existe encore, dans toutes les grandes villes, des endroits particuliers où, dans l'intérieur des maisons, on a construit un jeu de pelota, comme en France on y construit des manèges. Ces sortes d'établissements sont fréquentés par les gens de l'aristocratie ou de la bourgeoisie, qui vont se livrer à l'exercice de la pelota comme nous, en France, nous allons au café ou au gymnase avant de prendre nos repas.
La passion du jeu ne le cède pas, dans le cœur du Basque, à la passion de la danse,--qui a pour corollaire celle de la musique. Si vous entrez dans un café ou casino quelconque rempli de consommateurs calmes et silencieux (car il est à remarquer que dans les établissements publics d'Espagne on n'est pas bruyant comme on l'est dans ceux de France), on n'est pas peu surpris de voir, à un moment donné, un monsieur fort bien mis qui, la guitare à la main, s'avance vers le milieu de la salle, et chante en s'accompagnant de son instrument un air basque écouté avec la plus religieuse attention. Après un quart d'heure de musique et de chant, l'amateur dépose gravement sa guitare et va reprendre tranquillement sa place, qu'il avait quitté un instant. Quelquefois c'est le piano, placé derrière le comptoir, qui fait entendre ses variations sous les doigts d'un artiste improvisé sorti du milieu de la foule des consommateurs. On attribue, au reste, cet usage de la musique à jets interrompus, dans les établissements publics, à la sobriété des habitués, qui est excessive. On consomme peu en Espagne; c'est le contraire en France.