Vers le 15 de mars, c'est-à-dire trois mois après que j'avais assisté à ses débuts, elle avait déjà pris une très-grande extension. Les enrôlements se faisaient ouvertement dans les communes des quatre provinces. Dorronsoro, intendant général de don Carlos dans les provinces et son représentant, parcourait toutes les localités de la Navarre et faisait afficher ou proclamer par les alcaldes l'ordonnance du roi, qui prescrivait la levée en masse. J'ai été plusieurs fois témoin de la manière dont s'opéraient ces sortes d'enrôlements. Le dimanche, au sortir de la messe, le corrégidor ou valet de ville donnait lecture de l'ordonnance royale; le public l'écoutait religieusement, et, arrivés dans leurs maisons ou leurs caserios (fermes), hommes et jeunes gens se consultaient ensemble, et le lendemain allaient se mettre sous les ordres d'un cabecilla. En moins de quelques jours, on recrutait par ce moyen des centaines de volontaires.

A cette époque parut une bande qui devait bien faire parler d'elle et qui, tout en rendant d'abord de grands services à la cause de don Carlos, lui fit un grand tort dans la suite: c'était la bande du curé Santa-Cruz, dont j'aurai plus tard à faire connaître les exploits.

Santa-Cruz était curé d'Hernialde, petite paroisse d'environ 350 âmes, située aux environs de Tolosa. Rien dans sa personne ne pouvait faire supposer qu'il y eut en lui l'étoffe d'un cabecilla, excepté une agilité et une force physique extraordinaires dont il donnait des preuves et qui le faisaient distinguer dans sa commune. Agé de trente-deux ans, d'une taille moyenne et d'une physionomie tort peu avenante, Santa-Cruz n'avait qu'une instruction très-bornée. Les exercices du corps, tels que le jeu de la pelota, le maniement du maquilla (bâton basque), et la course, constituaient ses principales qualités, dont il usait et abusait étrangement dans sa paroisse. Je ne sais s'il fut redevable à ces qualités physiques de la confiance qu'il inspira aux insurgés de la contrée, toujours est-il que dans l'espace de quelques jours, il put réunir autour de lui une centaine de jeunes gens vigoureux et déterminés, qui se mirent à sa disposition et formèrent le noyau de sa bande. Après les avoir équipés et armés d'une manière uniforme, en leur faisant porter, comme signe de distinction, un cœur brodé en rouge sur le côté gauche de leur jaquette, il se mit à leur tête et commença la campagne avec eux.

J'aurai l'occasion plus d'une fois, dans la suite de ce récit, de faire connaître les singuliers exploits de la bande Santa-Cruz.

L'insurrection faisant de rapides progrès, le gouvernement du roi Amédée, qui jusqu'alors n'avait paru guère s'en préoccuper, jugea à propos de l'arrêter dans sa marche en envoyant des troupes contre elle. Il est de tradition, en Espagne, de n'entrevoir le danger et de ne le prévenir qu'au dernier moment. A quoi cela tient-il? Un peu à l'impéritie des hommes d'État au pouvoir et beaucoup au manque d'argent. J'ai vu le général Nouvillas, commandant en chef l'armée du Nord, arrêté à Vittoria, ne pouvant continuer la campagne parce que l'argent de la solde des soldats vint à lui manquer. Il attendit, pendant cinq jours, un million que devait lui envoyer le ministre des finances et qui n'arriva jamais. Nouvillas, déçu dans son attente, rentra à Madrid.

La première brigade envoyée contre les carlistes de la Navarre fut celle de Castanon. Je me trouvais à Pampelune lorsqu'elle y arriva, vers le milieu du mois de mars. Elle était composée de soldats de la ligne très-salement équipés, d'une quarantaine de miqueletes (soldats guipuzcoans), de cinquante soldats du génie, de vingt guardias civils (gendarmes), de trente cavaliers fort bien montés en chevaux et de deux pièces de campagne servies par une soixantaine d'artilleurs et accompagnées par autant de mulets.

Elle se dirigea sur la route de Pampelune, du côté de Vera, où les carlistes occupaient trois localités: Vera, Eychalar et Lessacca. Je la suivis dans sa marche. A l'approche de la première de ces localités, les bandes carlistes, qui n'étaient pas en nombre pour résister à une attaque de la brigade, se retirèrent dans les montagnes et allèrent prendre position sur la montagne qui domine le pont d'Anderlassa, au-dessus et tout près de la route que suivaient les troupes régulières. Arrivées auprès du pont, les carlistes, campés en face, sur le revers de la montagne, commencèrent le feu, pendant que celles-ci prenaient position pour leur riposter. Pendant cinq heures, on fit feu de part et d'autre, à une distance telle que sur cent balles, une seule, tout au plus, portait, tant du côté des insurgés que de celui des réguliers. Au bout de ce temps le combat cessa, et on releva deux morts et six blessés du côté de la brigade, et cinq blessés seulement du côté des carlistes. Je cite ce fait d'armes pour donner aux lecteurs une idée en général de la guerre de partisans, telle qu'elle se pratique en ce moment dans les provinces du nord de l'Espagne.

Dès que le combat eut cessé, les carlistes revinrent occuper les villages qu'ils avaient momentanément quittés à l'approche de la brigade Castanon, tandis que celle-ci continua sa route en avant et alla faire halte à Irun, où elle vint loger et se ravitailler. C'est là que j'ai assisté à un spectacle offert par les soldats du brigadier Castanon. Arrivés dans la ville en chantant et en apostrophant les passants, ils déposèrent les armes sur la place de l'Ayuntamiento, allèrent chercher leurs rations, qu'ils mangèrent en plein air; puis, les uns empruntant des guitares, se mirent à parcourir la ville en chantant à la façon des anciens trouvères, tandis que les autres organisèrent un bal, entre eux, où ils passèrent presque toute la nuit à danser. Le matin, l'ordre de départ étant donné, ce n'est qu'en rechignant qu'ils voulurent se mettre en route; et la brigade, de retour de sa campagne, rentra à Saint-Sébastien, sa garnison. Cette campagne avait duré huit jours.

H. Castillon (d'Aspet).