Pour une bonne moitié des Parisiens, l'Amérique est un peuple de commerçants qui vit de faillites. Il met son honneur à faire des dupes, et il n'estime que ceux qui s'enrichissent en le trompant. Son sol ne se compose que de terrains marécageux où la fièvre dévore les habitants. Ne parlez ni de littérature ni de beaux-arts à ces yankees, pour qui le génie humain est lettre morte. L'argent est tout pour eux. A peine connaissent-ils la famille; la société, ils l'ignorent; chacun pour soi et le revolver pour tous. Quant au mariage, chacun sait comment il se pratique; par voie de flirtation. La flirtation, c'est la ressource de toutes les jeunes filles. Elles gagnent un mari grâce à ces coquetteries dangereuses, à la façon de ces chevaliers du jeu qui, autrefois, ruinaient les fils de famille avec des dés pipés. Vous avez perdu: coûte que coûte, il faut payer au tricheur adroit. Ici ce n'est pas la carte, c'est le mariage forcé, et il se trouvera toujours à point nommé un pasteur d'une religion inventée le matin même, pour donner force de loi à cette union. En Amérique on fait le mari comme en France on fait le mouchoir. L'Américaine, c'est le pick-pocket du mariage. Tout cela n'a pas le sens commun; mais à nous, qui rions de tout, il nous faut une Amérique pour rire, et c'est justement celle que M. Sardou nous a donnée. Nous serions bien mal avisés de la lui reprocher, puisque c'est à nous-mêmes qu'il l'a prise.
Voilà de bien grandes protestations pour peu de chose; et M. Sardou doit bien rire sous cape à voir à quelles hauteurs la discussion élève l'Oncle Sam en l'accusant de manquer à la vérité de l'observation. Comme si la comédie parisienne en avait jamais fait d'autres.
Il lui plaît de donner à son caprice des mœurs ou des habitudes à un peuple; personne ne l'a jamais chicané là-dessus. La comédie a une sorte de géographie grotesque.
Elle a inventé les Anglais touristes de l'opéra-comique et du drame; l'Espagnol avec ses éternelles castagnettes; Venise avec ses espions et ses mandolines, et les Turcs avec le harem, les grosses pipes, le turban et le soleil plaqué en passementerie, dans le dos. Qui donc crie à la caricature? Personne ne réclame pour Madrid, Venise ou Canstantinople. C'est autour de l'Amérique, maintenant; et du moment où, après avoir vu jouer l'Oncle Sam, dont elle a eu, la première, le bon goût de rire, je ne vois pas ce que nous avons tant à crier. La question est toute autre. La pièce de M. Sardou est-elle amusante? Tout est là.
Eh bien! oui; et n'étaient quelques longueurs qui ralentissent singulièrement son action, je lui prédirais pour ma part un très-grand succès.
Ces lieux communs dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous servent à railler ce grand pays, servent de fond à cette comédie; disons mieux, à cette revue satirique, sorte de chronique de petit journal adroitement mise en scène, avec Samuel Tappleton, l'oncle Sam, marchand de guano, négociant de cotons, vendeur d'allumettes, millionnaire pour le moment et aspirant aux emplois publics, à l'aide d'un journaliste qu'il achète, d'un Irlandais courtier d'élections, d'un chef de pompiers marchand de votes, et d'un fils qui parle au peuple au nom de Samuel Tappleton, et qui en fin de compte se fait nommer aux lieu et place de son père. Samuel Tappleton a fait plusieurs fois faillite, ce qui lui vaut l'estime de ses compatriotes. Voici le pasteur Jédédiah, qui voyage pour la Bible et le vermuth réparateur, une liqueur de son invention. Puis le colonel Nathaniel, l'apôtre de cette égalité qui n'admet que des inférieurs, homme sans préjugés, mais qui se fâche tout rouge si on l'appelle monsieur au lieu de colonel. Voici les trois nièces de M. Tappleton: Belle, la femme en premières noces du journaliste Elliot, qui a divorcé pour épouser le colonel Nathaniel, ce dont l'oncle Tappleton a été informé par dépêche télégraphique, formalité suffisante; Belsev, qui conduit adroitement le musicien Francis à lui parler d'amour sous les yeux du pasteur Jédédiah en train de déjeuner, étourderie dangereuse pour Francis, puisqu'elle entraîne son mariage avec Betsey; Sarah, le type américain par excellence, la jeune fille avec laquelle la France fait ses comédies.
Sarah a pour capital sa jeunesse et sa beauté. C'est la mise de fond de ce commerçant aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Elle tient en partie double la comptabilité de ses sentiments; quand un prétendant se présente, elle l'accrédite dans sa maison; il a un compte ouvert. Reçu tant; payé tant; balance exacte. Si le jeune homme, enivré par le breuvage de la flirtation, parle d'amour, on lui répond affaire. Il ne s'agit pas de savoir s'il aime, mais bien de connaître le chiffre de sa fortune. Or, il se trouve que Robert de Rochemaure, un jeune Français qui voyage en Amérique, est marquis avec cent mille livres de rente. M. de Tocqueville, que Robert a lu avec passion, n'a pas suffisamment averti son lecteur, puisque le beau marquis se laisse prendre aux charmes de Sarah; si bien qu'après lui avoir promis mariage dans un petit billet écrit au crayon, le malheureux se laisse flirter et fait trois jours durant l'école buissonnière avec cette jeune fille, sans que la question d'amour ait fait un pas sérieux, ce qui met hors de lui le marquis de Rochemaure, irrité de cette légèreté improductive pour un amant. Mais quel rôle joue donc Robert et qu'a-t-il espéré? Il se plaint de ce qu'une Américaine n'ait pas le déshonneur facile! et il se croit un honnête homme et il s'étonne que la loi vienne et lui dise; Tu seras solidaire de ta faute et tu répareras le mal fait à la réputation d'une jeune fille compromise par toi! Il se trompe assurément et la comédie de M. Sardou se trompe avec lui.
Jusque-là elle s'éparpillait dans la satire; on ne perd pas plus gaiement un succès. M. Sardou avait compromis la bataille; il lui restait le temps d'en gagner une autre; il l'a emportée par une scène excellente, une scène de véritable auteur dramatique. Le marquis se trouve seul avec Sarah; il lui reproche sa froideur, et la menace de sa passion qui est devenue de la folie. Mais cet amour de Sarah, cet amour à l'américaine a fait place à l'amour vrai, sincère de la jeune fille. Sarah aime le marquis; elle se craint elle-même, elle a peur de l'aimer; et devant cette candeur, cette vertu, cette palpitation de l'âme, le marquis respectueux oublie la maîtresse et salue la femme. Voilà qui est fin, délicat, dramatique, supérieur; le reste avec le guet-à-pens de l'oncle Sam, de Fairfax et du pasteur Jédédiah, avec le trio de complices qui veut forcer Robert au mariage ou à une rançon de cent mille francs, le reste, dis-je, appartient à ce drame que M. Sardou met si adroitement en action. Le marquis honteux de ce vol de son cœur et de son argent, refuse d'épouser Sarah.--Alors vous payerez l'amende, dit l'oncle Sam.--Estimez vous-même l'honneur de votre nièce et envoyez-moi la note, je payerai.
Le marquis payerait, en effet, si Sarah injustement outragée par un soupçon de complicité ne déchirait elle-même le petit billet qui contient la promesse de mariage de Robert; ainsi finirait la comédie s'il ne nous fallait pas revenir encore aux mœurs américaines, au duel à coups de pistolet dans les escaliers et dans les salons d'un hôtel en présence de tous les étrangers; duel fort bien réglé du reste et pendant lequel les glaces du salon volent en éclats. Tout ce tapage passé, ce bouquet de coups de revolver éteint, on s'embrasse et le marquis de Rochemaure emmène Sarah en France, dont les mœurs le rassurent probablement pour l'honnêteté de sa femme.
J'ai dû nécessairement écourter le compte rendu de cette pièce, qui vit plutôt d'une série de tableaux que d'une action scénique; le drame réel tient peu de place dans l'Oncle Sam. Du reste c'est toujours le procédé de théâtre de M. Sardou. Le sujet est restreint; les détails abondent; détails charmants, pleins d'ingéniosités, de surprises et d'esprit. Le succès vient de partout, de la mise en scène, des décors qui sont superbes, des toilettes qui éclipsent le luxe de théâtre en ce genre. Les interprètes ont fait merveille: Parade, Saint-Germain, Richard, Abel, excellent dans le rôle de M. de Rochemaure, Colson, Georges. Mlle Fargueil, joue avec son incomparable talent de comédienne, un personnage fort amusant de Française qui montre et démontre cette lanterne magique américaine. Mlle Bartet est charmante et toute sympathique dans le rôle de Sarah, et M. Carvalho a trouvé au grand complet un salon de jolies femmes pour le grand jeu de la flirtation. Voilà donc une bonne fortune pour le Vaudeville, depuis longtemps en quête d'un grand succès. L'espace disparaît peu à peu sous notre plume; pourtant nous ne voulons pas finir sans annoncer le succès de Jeanne d'Arc, à la Gaîté. Il revenait de droit à cette œuvre d'un poète traitant en fort beaux vers ce grand sujet national, cette épopée de Jeanne d'Arc. M. Barbier a mis en scène, en suivant l'histoire, les actes de cette grande inspirée de Dieu qui combattit et mourut pour la patrie. M. Gounod a ajouté à l'art du poète la puissance de son talent. Nous avons beaucoup applaudi à cette partie de l'ouvrage, surtout à ce ballet, aux chœurs des soldats et à la marche funèbre du cinquième acte, qui sont écrits de main de maître et dont l'effet est des plus saisissants. Les décors, les costumes de Jeanne d'Arc sont d'une incroyable richesse, et quant à Mlle Lia Félix, je ne crois pas qu'une actrice ait obtenu un pareil triomphe depuis Mlle Rachel, dont elle nous a rappelé parfois l'accent dramatique et la puissance de talent.