Les Bouffes-Parisiens ont renouvelé leur affiche avec la Quenouille de verre, un joli conte dit d'une façon graveleuse, il est vrai, mais c'est le style de l'endroit. Et puis Mlle Judie et son compère Mme Peschard ont dit si spirituellement cette comédie décolletée, qu'il a été beaucoup pardonné à la pièce en faveur de ses interprètes aimées du public. La musique est d'un jeune auteur, M. Grisard, dont l'avenir est plutôt, croyons-nous, dans le genre fin et élégant, que dans le genre bouffe. Il y a de fort jolis morceaux dans cette partition, mais des morceaux de demi-teinte; je pense que dans l'ouvrage qui suivra la Quenouille de verre, le talent de M. Grisart, plus en confiance avec le public, s'accentuera avec plus de franchise.
M. Savigny.
BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE
Correspondance de Lamartine, publiée par Mme Valentine de Lamartine, (2 vol. in-8º).--Poésies inédites de Lamartine, (1 vol. in-8º.) (Chez Hachette et Cie.)--Mme Valentine de Lamartine vient de nous donner trois volumes nouveaux d'œuvres inédites du grand poète. Quand je dis œuvres, je devrais dire morceaux, car on ne saurait donner le nom d'œuvres à ces fragments de pièces de vers, à ces lettres, à ces billets de la vingtième année, qui sont fort utiles à qui veut écrire la biographie de l'auteur de Jocelyn, mais qui n'ajoutent, à proprement parler, rien à sa gloire. Et pourtant si, la Correspondance de jeunesse, qui va de 1807 à 1812, et les pœsies inédites que voici, servent à nous faire mieux connaître le poète, et, pour un homme comme Lamartine, être mieux connu c'est être plus aimé. On peut voir par des projets de débuts, premiers rêves de Lamartine, combien cette âme ardente aux premières heures de sa vie, dépensait déjà de génie encore mal formé, dans ses essais, dans les balbutiements de sa Muse. On ne saurait donner, sous peine d'abdiquer toute critique, la tragédie de Médée, qu'on nous présente ici, et les fragments de Zoraïde, comme des travaux qui eussent illustré le nom de Lamartine, mais ils n'en sont pas moins fort intéressants au point de vue de l'histoire littéraire. Il est, d'ailleurs, dans les Poésies inédites, des pages d'une valeur plus haute, et je citerai par exemple ce qui nous reste des Visions, ce grand poème épique, songe inachevé de la jeunesse de Lamartine.
«Je comprends d'autant mieux le plan de la Divine comédie, a écrit Lamartine dans son Cours de littérature que moi-même, hélas! mille fois inférieur en conception, en éloquence et en poésie au grand exilé de Florence, j'avais couru, dès ma jeunesse, une épopée, le grand rêve de ma vie, la seule épopée qui me paraisse aujourd'hui réalisable, sur un plan à peu près analogue au plan de la Divine comédie.» Il nous indique ensuite en quelques lignes ce que devait être ce poème, que l'homme,--et sa destinée présente, passée et future,--emplissaient tout entier. C'était en Italie, «après ces vagues souffrances de nerfs qui sont la croissance de l'esprit», que ce poème des Visions avait été projeté. «Je supposai deux Ames émanées le même jour, comme deux lueurs, du même rayon de Dieu; l'une mâle, l'autre femelle, comme si la loi universelle de la génération par l'amour, cette tendance passionnée de la dualité à l'unité, était une loi des essences immatérielles, de même qu'elle est la loi des êtres matériels animés», et ces deux âmes, le poète les promenait, les conduisait, de transfiguration en transfiguration, à travers les mondes et les siècles, pour les unir ensuite, en sa pensée, dans l'Être parfait. On voit quelle sorte de mysticisme philosophico-religieux emplissait, alors le cerveau de Lamartine. La réalité devait, au surplus, répondre ironiquement à ces songes dont le poète ne vit jamais la réalisation. «Mon poème, dit-il, après que je l'eus contemplé quelques années, creva sur ma tête comme une de ces bulles de savon colorées, en ne me laissant que quelques gouttes d'eau sur les doigts, ou plutôt quelques gouttes d'encre.»
Ce sont ces gouttes d'encre qu'on trouvera recueillies dans le volume des Poésies inédites, et l'on pourra se faire par elles une idée de ce qu'eût été l'épopée des amours d'Eloï et d'Adha, depuis leur création jusqu'au jour du jugement. L'auteur des Poèmes civiques, M. Victor de Laprade, qui a écrit pour ce volume une préface éloquente et attendrie, est d'avis que le fragment de la huitième Vision, intitulé le Chevalier, et qu'on publie dans le présent volume, est «un vrai type de la description et du génie pittoresque dans Lamartine». A mon avis, les descriptions de Jocelyn, et même celles de la Chute d'un ange, lui sont bien supérieures. Ce Chevalier de Lamartine est un peu trop habillé, selon mon goût, à la mode des troubadours de pendules: le cheval y est encore un palefroi, le vent y porte le nom de Zéphyre. Lamartine ne s'est pas complètement dégagé là de la phraséologie classique, ou plutôt fausse et fade des poètes de l'empire.
Je préfère à ces vers ceux qu'il adresse à l'ombre d'Alfieri ou à Mme Ristori:
Le marbre de Memnon sentait, bien qu'il fût pierre,
Mais son âme, ô soleil, n'était que la chaleur!
Nous pleurons, mais, avant de mouiller la paupière