Mon père avait un vieux château.
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Mon aïeul était rossignol,
Ma grand'mère était hirondelle.
Attendez donc! En 1849 en des temps semblables à ceux que nous traversons, il y avait au passage Jouffroy un immense estaminet où fonctionnaient, chaque soir, trois cents pipes endiablées, pendant qu'à l'une des extrémités de la salle, cachés dans ce nuage de tabac, s'époumonaient sur un petit théâtre, aux maigres sons d'un piano, six ou sept chanteurs voués à la romance, à la chansonnette et à la ballade. On ne les regardait guère. Le bruit des conversations, des tasses, des talons de bottes couvrait les notes fausses. Mais, vers dix heures du soir, quand la foule et la fumée étaient compactes, vous voyiez apparaître un homme étrange. A son aspect silence soudain. Les pipes les plus actives cessaient de fonctionner; on avalait la fumée des cigares. Le garçon servant s'arrêtait, son cruchon à la main, comme Sisyphe oubliant de rouler son rocher. «--Voilà Darcier!» disait-on.--Darcier, c'était le Frédérick-Lemaître de Pierre Dupont et de Gustave Mathieu.
--Tiens! s'écriait Gavarni, il doit avoir du chien dans le ventre, celui-là.
Et c'était vrai. Sa figure exprimait déjà le caractère du personnage dont il se disposait à chanter la sombre, ou naïve, ou joyeuse, ou lamentable odyssée. Il entrait en scène, il agissait, il gesticulait, il parlait en chantant, mais avec une telle verve, une telle profondeur de sentiment, une passion si vraie, en entrelardant son chant d'ornements si extraordinaires, de notes si imprévues, de cris sauvages, d'éclats de rire, de mélodies désolées, de sons étouffés, tendres, délicieux, qu'on se sentait pris, ému, bouleversé. Ah! ce Darcier était un artiste, allez!
Pour cadrer avec ses allures de bohème, il avait deux poètes, Pierre Dupont, qui lui a donné à chanter les Louis d'or, Gustave Mathieu, qui l'a pris pour interprète de Jean Raisin, de Chante-clair, et de cette autre jolie chanson dont je vous citais tout à l'heure quatre vers. Après avoir électrisé la salle par ces stances, Darcier se mettait à boire une chope et à fumer une pipe à une table de ce café comme un simple mortel. Et on l'accueillait, et on le choyait, et on l'écrasait d'applaudissements.
--Il est l'initiateur d'un art nouveau! disait-on.
Il y avait alors un pauvre diable du nom de Charles Gille, qui se croyait poète.