Voici le crédit que ce titre heureux a sur le public. Il est certain que dans un pays administratif comme le nôtre les chefs de division jouent un grand rôle. Ils forment une hiérarchie qui se recrute dans une caste. La France avait par le passé des familles de robe et d'épée, et par le temps qui court elle a les familles de plume; là tout ce qui est né ou à naître a appartenu ou appartiendra aux bureaux, comme les enfants des côtes de la Normandie ou de la Bretagne à la mer; nous avons la circonscription ministérielle comme la circonscription maritime, et comme le soldat et le marin, l'employé est un type: Balzac le savait bien, lui qui a écrit une excellente étude de mœurs à ce sujet. Il relève de la comédie, de la plus gaie et, l'esprit aidant, de la plus bouffonne; aussi ce bourgeois alléché par les promesses du titre avait raison de dire: Ça doit être drôle!'

M. Picaud de la Picaudière, cet homme de tenue sévère, à la cravate blanche, à la barbe rasée de près, dont la coiffure a pris un certain pli, l'œil un certain regard, la bouche une certaine ligne, est convaincu qu'il est indispensable à la société. Les gouvernements changent, l'homme reste et c'est grâce à lui que va le monde ministériel. Voilà bien longtemps qu'on fait des épigrammes sur ces graves étourdis des bureaux, il se moque des mots qu'on fait et continue à s'enfermer dans son bureau pour tailler des plumes. Il est d'autant plus accablé de besogne que ses subordonnés ne le comprennent pas et qu'il biffe chaque jour leur rapport avec cette note au crayon rouge: À voir de plus haut! La hiérarchie! Tout est là pour Picaud de la Picaudière et s'il s'est choisi une femme, c'est qu'il a reconnu en elle l'instinct de l'administration. Avec quelques petits conseils Mme de la Picaudière sera la digne compagne du chef de division: gracieuse avec ses supérieurs, affable avec les égaux, froide avec les subalternes, aimable avec les inconnus. Cette dernière nuance est des plus imposantes: la raison en est simple: on sait ce qui peut advenir d'un ami, on ignore ce que l'on peut attendre d'un étranger. Ce Picaud est un malin; c'est un Larochefoucauld de cabinet. Je lui livre cette maxime que j'ai entendue d'un de ses collègues: «La reconnaissance n'est pas le souvenir du bienfait passé, mais le pressentiment du bienfait à venir.» Avec de telles idées, vous devez juger ce que pense Picaud d'un ministre en place et d'un ministre qui s'en va. Suivant la fortune de ce supérieur momentané, il place sa photographie sur son bureau de chef de division, ou il fourre sous la table avec une comique indifférence cette précieuse image: à un autre maintenant. Peu importe l'homme, vive le ministre!

M. Gondinet a brodé de fantaisie spirituelle ce personnage du chef de division auquel toute la salle a applaudi à cœur-joie pendant tout le premier acte. Car elle est charmante à son début cette comédie qui reste jusque-là dans la gamme des plaisanteries permises et qui fait joyeusement de la satire sans arriver à la charge, et, comme pour donner encore plus d'accent à cette gaieté, l'auteur a glissé dans cet acte un incident des plus bouffons qui a été le véritable succès de la soirée. Une de ces petites dames,--on l'appelle Dindonnette dans l'intimité: c'est un mot qui ne désigne personne, mais qui les comprend toutes,--une de ces petites dames qui sont nécessaires pour toute comédie du Palais-Royal qui se respecte, a épousé un prince béloutchistan qu'elle amène à Paris. De peur d'indiscrétion, la princesse a dressé la liste de ses anciens amants et court les prévenir. Mais le khan a demandé à son ambassadeur les noms de quelques personnages marquants pour les décorer de son ordre du Pélican, à ruban jaune et bleu. Le prince a confondu les deux listes et le voilà décorant d'un seul coup tous les amoureux de Dindonnette, étalant en scène cette marque distinctive du passé de la princesse.

Tout allait bien jusque-là et le succès semblait parfaitement assuré à cette comédie, prise à la fois sur le ton de légère satire et de bouffonnerie. Malheureusement les choses se sont un peu embrouillées à l'acte suivant. La note s'est par trop forcée: cette noce qui tombe dans le bureau du chef de division pour y boire du champagne et le transformer en cabinet particulier, ce Picaud perdant la tête au milieu de ces complications et allant chez le ministre le portefeuille plein de polichinelles et de manchons de femme, ce chassé-croisé de solliciteurs, de gandins et de cocottes dans ces couloirs ministériels, tout cela, dis-je, s'agite beaucoup sans arriver à un bien grand résultat comique. Quelques scènes par-ci par-là d'une finesse charmante; des mots très-acérés et très-heureux, mais de la confusion; le troisième acte ne nous a pas semblé plus heureux, malgré une scène excellente qui semblait vouloir ramener la pièce à la comédie fine du premier acte, par un quiproquo dans lequel Picaud de la Picaudière voit son honneur compromis même avant le mariage, mais la fantaisie par trop forcée a repris le dessus et a fait glisser l'auteur dans la charge.

Malgré ces critiques, qui sont aussi celles du public de la première représentation, le Chef de division pourrait bien fournir au Palais-Royal une fructueuse carrière; car cette pièce, qui a de la gaieté, est jouée avec un rare ensemble par cette excellente troupe que Geoffroy conduit au succès. Il est parfait, ce dernier comédien d'une grande école de bon sens, de bonne humeur et de franchise. De quelle façon il porte la cravate blanche! Avec quelle solennité il donne un ordre et comme il a l'air affairé à ne rien faire. Gil-Pérès, en habitué des Italiens où il a gagné un baryton rauque, est superbe. Mlle Juliette Baron a toujours son éclatante gaieté; un cortège de comédiennes entourent la jolie fiancée de M. Picaud de la Picaudière, et Lassouche, comme une ombre au tableau, met en valeur ce groupe de jolies femmes.

Mme Carvalho a repris le rôle de l'Ambassadrice qui servit d'éclatant début à la jeune cantatrice. Nous étions alors en 1850; il nous souvient encore de Mlle Miolan, dont le talent s'annonçait si plein de promesses qu'il devait tenir. La voix était bien faible, mais elle avait une légèreté, une sûreté merveilleuses; il fallait une certaine audace à une virtuose de dix-huit ans pour s'attaquer ainsi à cette partition que Mlle Damoreau avait chantée avec une absolue perfection. Tout réussit à la jeunesse; on n'oublia pas Mme Damoreau, mais on adopta Mlle Miolan. Sa voix, aujourd'hui un peu fatiguée, après quelque vingt ans, n'ayant plus la fraîcheur de cette jolie voix de la dix-huitième année, elle laisse tomber parfois quelques perles de ce riche écrin vocal, mais plus maîtresse d'elle, plus sûre de ses effets et arrivant à la maestria. Il fallait ce talent pour sauver cette représentation de l'Ambassadrice. Car il faut bien le dire, ce n'est pas là un des meilleurs ouvrages d'Auber. Et d'abord le poème n'a pas gagné à vieillir; elle est un peu écrite à la diable, cette histoire d'un ambassadeur qui va chercher une chanteuse au cinquième étage pour en faire sa femme. C'est un roman d'artiste et de grand seigneur, bien mince dans le détail et qui ne se rachète pas par le fond. M. Auber lui-même ne l'a guère animé de sa musique que dans quelques morceaux, le reste a été laissé au talent de la cantatrice. Cette indifférence honore Mme Damoreau et Mlle Carvalho, mais je suis convaincu qu'elle nuira plus tard singulièrement à la pièce.

Je ne fais que mentionner ici une reprise de Don Giovanni, au Théâtre-Italien. Si vous en exceptez M. Padilla, excellent dans quelques passages du rôle de don Juan, et Mlle Krauss, une des meilleures dona Anna que nous ayons entendue, vous aurez une des exécutions les plus pauvres du chef-d'œuvre de Mozart. Nous espérons que M. Strakosch, qui nous promet les Ruses de femme, nous consolera par Cimarosa de cette interprétation défectueuse de Mozart.

M. Savigny.

Inauguration

DE LA