NOS GRAVURES

La loi de prorogation et le public

Chaque fois qu'il y a eu à l'Assemblée nationale de Versailles quelqu'une de ces grandes discussions qui mettent le pouvoir en question, le contre-coup s'en est vivement fait sentir à Paris. Alors que M. Thiers était président de la République, cela s'est produit non pas une fois seulement. On n'a pas oublié encore l'émotion qui s'était emparée de la capitale, le 24 mai: la foule agitée s'arrachant les journaux du soir sur les boulevards, assiégeant la gare Saint-Lazare pour attendre l'arrivée des trains, quêtant et commentant les nouvelles, dans un état de surexcitation difficile à décrire. Le même phénomène ne pouvait donc manquer de se reproduire le 19 septembre dernier, jour où l'on discutait à Versailles la loi de prorogation des pouvoirs de M. le maréchal de Mac-Mahon. En effet, dès la première journée de cette discussion, qui ne s'est terminée, comme on sait, que le lendemain dans une séance de nuit, la grande ville était soudainement reprise de son accès de fièvre. Dans la soirée, même émotion sur les boulevards, mêmes inquiétudes, même curiosité impatiente de savoir, même encombrement à la gare, où, comme les sergents de ville, les patrouilles étaient impuissantes à faire circuler la foule. Pour en avoir raison on crut faire merveille en la trompant, en faisant arrêter les trains avant l'entrée en gare, et l'on réussit un instant à la dérouter. Mais quelqu'un éventa la mèche, et les curieux aussitôt de se porter sur le pont de l'Europe. Il fallut bien en prendre son parti, et laisser suivre son cours normal à cette fièvre qui finalement se calma d'elle-même, sans s'être compliquée du plus léger accident.

Quelques portraits de témoins dans le procès Bazaine

Le procès du maréchal Bazaine avance. Bientôt la parole sera à l'accusation et à la défense, car la liste des témoins ne tardera pas à être épuisée. Avant qu'elle le soit tout à fait, nous croyons être agréables à nos lecteurs en mettant sous leurs yeux les traits de quelques-uns de ces témoins qui ont appelé le plus vivement sur eux l'attention par le rôle qu'il ont joué dans le grand drame de la capitulation de Metz et de l'armée du Rhin.

Les neuf personnages dont nous donnons aujourd'hui les portraits, pour commencer, se rattachent à trois catégories de faits différents: communications entre les maréchaux Bazaine et Mac-Mahon avant le désastre de Sedan, communications entre le maréchal Bazaine et le gouvernement du 4 septembre, enfin communications entre le maréchal Bazaine et l'ennemi. Les témoins Flahaut, Marchal et M. le colonel d'Abzac se rapportent à la première catégorie. Commençons par celle-ci.

Flahaut et Marchal sont deux agents de police qui servirent plusieurs fois d'émissaires entre Metz et Thionville. Le 20 août, Flahaut se trouvait à Metz lorsque le maréchal Bazaine le fit appeler et lui remit, pour les porter à Thionville, les trois fameuses dépêches adressées, après la bataille de Saint-Privat: 1º à l'empereur, 2º au ministre de la guerre, 3º au maréchal de Mac-Mahon, dépêches dont les deux premières différaient si essentiellement de la troisième.

Celle-ci, en effet, portait seule cette restriction: «Je suivrai très-probablement pour vous rejoindre la ligne des places du Nord, et vous préviendrai de ma marche, si toutefois je puis l'entreprendre sans compromettre l'armée.» Ajoutons que, seule aussi, cette dépêche qui aurait sans doute arrêté la marche du maréchal de Mac-Mahon vers l'est, ne parvint point à son destinataire. Cependant elle était parvenue en double, comme les autres, au colonel Turnier, à Thionville, apportée d'une part par Flahaut, et de l'autre par Mme Louise Imbert. Le colonel Turnier le fit passer toutes les trois au colonel Massaroli, commandant la place de Longwy, par l'intermédiaire du commissaire de police cantonal à Longwy, Guyard. Le colonel Turnier remit en même temps une expédition de ces dépêches à M. de Bazelaire, élève de l'École polytechnique, qui allait à Paris, et qui les fit partir le 22 par la station télégraphique de Givet. De son côté le colonel Massaroli expédia la dépêche à l'empereur, et celle destinée au ministre. Quant à la dépêche adressée au maréchal de Mac-Mahon, il la remit à deux agents de la police de sûreté de Paris qui avaient été demandés à M. Piétri par le colonel Stoffel, chef de la section des renseignements à l'état-major du maréchal de Mac-Mahon, et qui devaient chercher à pénétrer jusqu'au maréchal Bazaine et recevoir ses dépêchées. Ces agents, les sieurs Rabasse et Miès, adressèrent télégraphiquement cette dépêche, le 22, au colonel Stoffel, ils lui en remirent entre les mains, le 26, l'original; le colonel avait dû également en recevoir l'expédition par M. de Bazelaire, et cependant, comme il est dit ci-dessus, elle ne parvint pas au maréchal de Mac-Mahon. Le colonel a nié l'avoir jamais reçue, ce qui a amené à l'audience du conseil de guerre un incident émouvant. Le commissaire du gouvernement, le général Pourcet, à la suite de ces dénégations, se leva et prit des conclusions contre le colonel, à l'effet de le poursuivre pour soustraction de dépêche. Revenons à Flahaut.

Après avoir heureusement accompli la mission dont nous avons parlé plus haut, il fut renvoyé à Metz par le colonel Turnier, avec une dépêche chiffrée.

Cette fois il voyagea de compagnie avec un de ses collègues, Marchal, qui avait été chargé, de la même dépêche. L'odyssée de ces deux agents abonde en détails dramatiques. Ils sont arrêtés trois fois par les Prussiens et autant de fois repoussés, sous peine d'être fusillés. Arrivés à Augny, dans une quatrième tentative, ils se cachent d'abord dans la cave du maître d'école, puis chez le curé, qui leur donne à souper et à coucher. Enfin, le lendemain ils réussissent en ayant recours à la ruse. Arrêtés aux avant-postes ennemis et interrogés par un officier: