--Nous venions voir, répondent-ils, si vous avez des pommes de terre; voici l'hiver, et si vous n'en avez pas nous pourrons vous en vendre.

L'ennemi les croit et les laisse libres de circuler aux avant-postes. Une occasion favorable se présente et ils filent. La dépêche avait passé avec eux. Bien malin eût été le Prussien qui l'eût découverte. Chacun d'eux avait avalé la sienne, après avoir eu soin de l'envelopper préalablement de caoutchouc. Plus tard, le 5 et le 15 septembre, puis dans le courant d'octobre, Marchal et Flahaut essayèrent de retourner à Thionville, mais ils n'y purent parvenir.

Disons, pour en finir avec cet ordre de faits, que le colonel d'Abzac, dont il a été question plus haut, était attaché au cabinet du maréchal de Mac-Mahon. Il a déclaré n'avoir pas eu connaissance de la dépêche du 20 août rapportée à Rhetel par les témoins Miès et Rabasse, et remise par eux, selon leur dire, au colonel Stoffel.

Les témoignages de Cruzem, de Camus, de Quatrebœuf et de Donzella se rapportent aux communications entre le maréchal Bazaine et le gouvernement du 4 septembre. Le maréchal prétend que ces communications étaient alors devenues pour ainsi dire impossibles. Cependant le témoin Crusem est sorti trois fois de Metz, passant à travers les lignes prussiennes, d'abord dans la direction de Corny, puis par le bois de Grigy, enfin par Saint-Remy: et, dans ces diverses excursions, il a parcouru, dit-il, les environs de Metz et poussé, dans la dernière, jusqu'à Luxembourg. Les trois témoins qui suivent, MM. Camus, Quatrebœuf et Donzella étaient des émissaires du gouvernement du 4 septembre qui, préoccupé de la situation de l'armée de Metz, avait fait arriver à Longwy et à Thionville plusieurs convois de vivres pour la ravitailler. C'est cette nouvelle qu'il s'agissait de porter à la connaissance du maréchal Bazaine. M. Camus est un homme de quarante-huit ans, garde-forestier, connaissant bien le pays. Il fit plusieurs tentatives infructueuses pour passer et rentra à Longwy. M. Quatrebœuf, sergent-fourrier des équipages de la flotte, paraît avoir mieux réussi. C'est un jeune homme de trente-deux ans, alerte et énergique. Enfin M. Donzella, autre marin, du même âge que le dernier et non moins déterminé, envoyé par la délégation de Tours dans le même but, parvint à entrer dans Thionville, qui était alors investi, et à remettre au colonel Turnier, chargé de la faire parvenir, la dépêche dont il était porteur. Donzella, pour passer, avait été obligé de se déguiser en marchand d'osier. Il a raconté avec beaucoup de verve son entrevue avec le colonel: «Il me chargea de dire bien des choses à sa famille et voulait me donner une lettre pour elle, mais je refusai de la recevoir en disant:

«--Je veux bien me charger de nouvelles orales, mais je ne veux pas m'exposer à me faire fusiller par les Prussiens uniquement pour dire à votre famille comment vous vous portez.»

Selon toute vraisemblance, la nouvelle de ce qu'avait fait le gouvernement pour ravitailler l'armée de Metz est donc parvenue au maréchal Bazaine, qui cependant affirme le contraire. Mais il affirme également n'avoir pas reçu une dépêche postérieure, contenant les mêmes détail et à lui apportée et remise par le garde mobile Risse. Cependant l'entrée à Metz de Risse ne peut être contestée, puisqu'il s'y est engagé dans le 44e de ligne. Sa déposition est très-précise. Elle est d'ailleurs confirmée par les deux témoins Marchal et Flahaut, dont il a été déjà parlé.

Avec M. Arnous-Rivière, nous passons aux communications avec l'ennemi, dont il a été le principal ouvrier.

M. Arnous-Rivière, âgé de quarante-sept ans, est un ancien officier démissionnaire, qui avait été chargé par le maréchal Bazaine d'organiser une compagnie d'éclaireurs. Il avait été d'abord attaché au grand quartier général, puis il fut investi à la fin d'août du commandement des avant-postes à Moulins. C'est par son intermédiaire que se faisait l'échange des correspondances entre les généraux en chef, correspondances, qui, pour la plupart, n'ont pas laissé de traces dans le dossier; c'est lui qui recevait les parlementaires et les conduisait en voiture de Moulins au grand quartier général. C'est ainsi que, le 23 septembre, il amena Régnier, à la tombée de la nuit, d'abord à Longeville, au quartier général du général Cissey, puis au ban Saint-Martin chez le maréchal. «Vous annoncerez l'envoyé d'Hastings», lui dit Régnier; parole faite pour surprendre, car alors on ignorait absolument à Metz que l'impératrice eut choisi cette résidence. Terminons par ce triste personnage.

Régnier est un homme d'une cinquantaine d'années. C'est, d'après le rapport du général Rivière, un homme fin et audacieux, aux manières vulgaires, très-vaniteux et se croyant un profond politique. Il a reçu quelque instruction et joué, en 1848, un certain rôle dans les événements du temps. Puis il se lança dans l'industrie, et épousa en Angleterre une femme qui lui apporta une certaine aisance. Après le 4 septembre, on le retrouve dans ce pays, où il cherche à se faufiler chez l'impératrice, qui s'était retirée à Hastings. Il finit par y obtenir, à force d'importunités, une photographie portant la signature du prince impérial, sorte de passe qui va lui servir, ainsi qu'une vue de Wilhemshoe, où était détenu l'empereur, et qu'il s'était procurée je ne sais comment, à accréditer ses menées. Ainsi nanti, il se rend à Ferrières auprès du prince de Bismarck, à la solde duquel il semble se mettre et qui l'emploie sous prétexte d'armistice à tromper le maréchal Bazaine, en faisant miroiter à ses yeux on sait quelles espérances ambitieuses, et à lui tirer l'état exact de la situation de son armée sous Metz et de ses ressources en vivres. En quittant le maréchal, il emmenait avec lui le général Bourbaki qui devait se rendre à Londres auprès de l'impératrice, et qui en y arrivant, fut fort surpris d'apprendre que celle-ci ne savait pas le premier mot de l'intrigue qui l'avait fait sortir de Metz. Mais le tour était joué, M. de Bismarck savait à huit jours près combien de temps le maréchal pouvait tenir, c'est tout ce qu'on voulait, et Régnier ne reparut plus.

On sait qu'il ne s'est pas présenté à l'appel de son nom à l'audience du conseil de guerre où il devait faire sa déposition. On s'y attendait, car il avait déjà déclaré, dans une lettre rendue publique, qu'il ne comparaîtrait pas, si M. le président du conseil refusait de lui accorder certaines garanties pour sa sûreté. Aussi, a-t-il été condamné à 100 francs d'amende comme défaillant, à la requête du commissaire du gouvernement, qui a également demandé au conseil l'autorisation de le poursuivre comme ayant entretenu des intelligences avec l'ennemi et lui ayant procuré des renseignements pouvant compromettre la sûreté de la place de Metz et de l'armée française.