Après la bataille de Rezonville, les troupes engagées avaient bivouaqué très-près du champ de bataille sans être inquiétées par les Français; cependant l'état-major prussien était dans l'inquiétude, car il s'attendait à voir recommencer au point du jour la lutte acharnée de la veille. Pour la soutenir, le roi fit passer tous les corps d'armée sur les dix ponts fixes ou de campagne que nous avons énumérés dans notre précédent article. La retraite de Bazaine laissant M. de Moltke libre de combiner son attaque à son gré, l'habile chef d'état-major en profita pour laisser reposer l'armée allemande pendant la soirée du 17. A deux heures de l'après-midi il soumit à la signature du roi l'ordre général qui prescrivait à l'armée d'exécuter un grand mouvement de conversion, l'aile gauche en avant, avec le 7e corps comme pivot. Les colonnes devaient se mettre en marche à cinq heures du matin; les avant-gardes s'appuyaient à la route impériale de Verdun qui forme défilé au passage de la Mance, près de l'auberge de Saint-Hubert et qui gagne ensuite les hauteurs du Point-du-Jour et de Rozérieulles en formant de nombreux lacets.

La première ligne des Prussiens était composée, en commençant par la droite, des 7e et 8e corps de l'armée de Steinmetz, campés à droite et à gauche du bois des Ognons; du 9e corps entre Rezonville et Vionville; du 12e corps saxon et de la garde royale campés près de Mars-la-Tour. Ces trois derniers corps de l'armée du prince Frédéric-Charles étaient soutenus en seconde ligne par les 3e, 10e corps, les 5e et 6e divisions de cavalerie, et par la brigade des dragons de la garde, tous très-éprouvés dans la journée du 16; Steinmetz avait pour soutien le 2e corps arrivé à Pont-à-Mousson le 17 au soir et la 1re division de cavalerie. Le 1er corps, Manteuffel, et la 3e division de cavalerie étaient laissés sur la rive droite de la Moselle pour s'opposer au besoin à une tentative de sortie de la garnison de Metz par les roules de Sarrebruck ou de Strasbourg.

Plan de la bataille de Saint-Privat.

A quatre heures du matin, chacun des corps d'armée prit la direction qui lui était indiquée. Le corps saxon, à l'extrême gauche, marcha rapidement sur Jarny, et dès que ses colonnes eurent dépassé la route de Verdun, la garde royale, qui avait campé à la gauche du 12e corps, marcha sur Doncourt et la ferme de Cautre; le 9e corps se dirigea un peu à droite de la même ferme de Cautre; l'armée de Steinmetz resta immobile. Vers 9 heures, la première ligne de l'armée du prince Frédéric-Charles occupait la deuxième route de Verdun, par Jarny, Conflans, Etain, et ce mouvement ayant pu s'exécuter sans brûler une amorce, l'état-major prussien acquérait la conviction que l'armée de Bazaine, loin d'être en marche sur Briey, devait être concentrée sur les hauteurs en avant de Châtel-Saint-Germain, mais il était loin de se douter que l'on eût commis la faute d'étendre démesurément notre ligne de bataille et croyait fermement la droite française appuyée au village d'Amanvillers. Le roi Guillaume donna un ordre en conséquence; l'armée de Steinmetz devait contenir les corps Lebœuf et Frossard, tandis que le 9e corps, soutenu par la garde, ferait effort sur Montigny-la-Grange et Amanvillers, et que le corps saxon tournerait Canrobert par Sainte-Marie-aux-Chênes et Saint-Privat; une portion de la garde devait aussi concourir à ce mouvement enveloppant. Le roi, le général de Moltke, le prince Frédéric-Charles et le vieux Steinmetz, à cheval au milieu des troupes, dirigeaient eux-mêmes les opérations. Le 8e corps, placé en arrière de Gravelotte, n'avait qu'à attendre l'attaque du 9e pour entrer sur-le-champ en ligne; le 7e corps, dissimulé dans le ravin d'Ars, était si rapproché du corps Frossard qu'il ne lui restait qu'à engager le feu.

Conformément aux ordres donnés, le 9e corps se dirigea de la ferme de Cautre sur Verneville, et la 18e division put s'emparer du bois de la Cusse, que le général Ladmirault n'avait pas fait occuper par suite d'un changement apporté la veille au soir dans l'ordre de bataille, et d'après lequel Canrobert, posté d'abord à Verneville, dut camper autour de Saint-Privat. A midi précis, les cinquante-quatre pièces de la 18e division et de la réserve du 9e corps ouvraient le feu contre le corps Ladmirault; la grande bataille du siècle était commencée.

Au signal donné par le canon de Manstein, le chef du 9e corps, Steinmetz, fait avancer rapidement son aile gauche qu'il lance contre le bois des Génivaux, pendant que le 3e corps déploie son artillerie sur la hauteur à droite du village de Gravelotte. Avant une heure, la bataille était engagée avec acharnement de Rozérieulles à Amanvillers. Le prince Frédéric-Charles s'aperçut alors que la ligne française était plus étendue qu'on ne l'avait supposé; il modifia ses premiers ordres en conséquence. La garde, chargée d'abord de déborder la droite de Canrobert, dut l'attaquer de front, la 1re division partant d'Habonville, la seconde de Sainte-Marie-aux-Chênes. Les Saxons, qui devaient se rabattre à droite à hauteur de Batilly, s'élevèrent à cinq kilomètres plus au nord jusqu'à Auboué. Le prince Auguste de Wurtemberg, commandant la garde, fit placer toute son artillerie en avant de Saint-Ail pour protéger ce mouvement. Le 10e corps, Voigts-Rhetz, avait suivi les Saxons à Batilly, le 3e arrivait à deux heures à Verneville pour soutenir le 9e corps, Manstein, qui avait de la peine à se maintenir devant Ladmirault. Suivant leur habitude si funeste pour nous, à mesure qu'un corps arrivait près du lieu de l'engagement, il envoyait son artillerie se placer dans les intervalles des batteries déjà engagées.

Chaque corps prussien ayant de quatre-vingt-quatre à quatre-vingt-dix pièces de canon, il est facile de se rendre compte de la canonnade qui résonnait de Gravelotte à Saint-Ail vers trois heures de l'après-midi.

Les trois corps prussiens engagés sur la droite ne firent aucun progrès devant Frossard et Lebœuf qui avaient eu soin de se ménager des feux étagés au moyen de tranchées-abris et d'épaulements bien disposés. Autour de la ferme de Saint-Hubert, le combat était extrêmement acharné. Le 60e de ligne défendait ce poste avancé avec une ténacité et un courage vraiment extraordinaires. Les attaques de l'ennemi furent toutes repoussées; mais, protégées par le feu des deux cent quarante-six pièces des 7e, 8e et 9e corps, il put toujours reformer ses colonnes dans les bois de Vaux, des Génivaux et de la Cusse.

Un peu avant quatre heures, Steinmetz, trompé par le silence momentané de son adversaire qui se dissimulait avec soin, et persuadé qu'il s'était dégarni pour secourir Canrobert menacé par trois corps d'armée, crut le moment propice pour tenter d'enlever la formidable position du Point-du-Jour, malgré les instructions formelles du roi. Mais son artillerie n'était pas encore mise en batterie que déjà la moitié des pièces avaient leurs chevaux par terre; un instant après, cette masse d'hommes et de chevaux tourbillonnait sous un feu vraiment infernal et se repliait en pleine déroute sur Gravelotte. C'est dans cette débâcle qu'un certain nombre de fantassins et de cavaliers tombèrent dans les carrières du Caveau, situées entre la Mance et l'auberge Saint-Hubert.