Sa Sainteté Pie IX vient de publier une nouvelle encyclique datée du Vatican, 21 novembre. L'espace nous manque pour analyser ce document, qui touche à toutes les questions dans lesquelles la papauté se trouve actuellement engagée. Après un exorde consacré à des plaintes générales sur la situation de l'Église, Pie IX s'étend longuement sur les querelles religieuses soulevées dans plusieurs États de l'Europe. Il flétrit d'abord les usurpateurs de Rome, les spoliateurs du Saint-Siège et des Ordres religieux. Passant d'Italie en Suisse, il glorifie la résistance des évêques de Genève et de Bâle, Mgrs Mermillod et Lachat, aux autorités civiles de leur pays, et prononce l'anathème contre les prêtres intrus, imposés par ces autorités aux paroisses catholiques de la Suisse. Il rappelle ensuite la protestation qu'il a adressée à l'empereur Guillaume; et tandis qu'il assimile les ultramontains de l'Allemagne aux martyrs des premiers âges du christianisme, il lance les foudres de l'Église sur les vieux-catholiques, sur l'évêque Reinkens, leur chef, et sur tous ceux qui l'ont élu et le soutiennent.
En terminant, Pie IX recommande à ses fidèles de ne point perdre courage, d'opposer le calme le plus parfait aux hostilités dont l'Église est l'objet et de persévérer dans la prière pour apaiser la colère céleste provoquée par les crimes des hommes, afin que si le Tout-Puissant «se lève enfin dans sa miséricorde, il commande aux vents et fasse la tranquillité».
COURRIER DE PARIS
«--Venez donc avec moi.--Où ça?--Chez Reaujon.--Pour-quoi faire?--Pour y voir ce que vous n'avez jamais vu.--laissez donc! J'ai vu chez le baron d'Holbach dix philosophes calmes et un chien à deux têtes.--Pour entendre ce que vous n'avez jamais entendu.--J'ai entendu jouer de la flûte par l'automate de Vaucanson.--Ce que j'ai à vous montrer vaut quinze fois mieux.--Eh bien, qu'est-ce donc?--L'orchestre de Beaujon, pardieu!--Quel orchestre?--Quinze jeunes filles belles comme le jour, surtout la nuit.--Elles sont musiciennes?--Elle ne sont même que cela.--A d'autres!--Venez, vous verrez et vous entendrez. L'une joue du violon, l'autre de la cithare, une autre du clavecin, une autre du luth. Toutes quinze vêtues en nymphes des bois. Venez donc; c'est incomparable.»
Voilà, en termes précis, ce qu'on lisait dans l'un des trente-sept volumes des Mémoires secrets de la république des lettres (Bachaumont et Cie). La chose a été imprimée sous le ministère de M. de Maurepas, il y a une centaine d'années. Ce n'est pas d'aujourd'hui, comme vous voyez. Un orchestre composé de quinze jeunes filles, costumées en déesses des prés et des bois, c'était une fantaisie de fermier général. La chronique raconte que Beaujon s'en permettait bien d'autres; par exemple, cette pêche que Louis XV alla manger chez le traitant et qui lui coûta cent cinquante mille livres. Cent cinquante mille francs une pêche! Nos millionnaires y regarderaient à deux fois. Mais ce n'est pas de cela qu'il est question pour le moment; parlons de l'orchestre de dames.
A cent ans de distance, ce qui se passait chez un manieur d'argent se passe, pour le premier venu, au Casino de la rue Cadet. Du neuf, ce n'en est pas. Pour le moins, c'est du progrès. Une Autrichienne, Mme Almann Weinlich, a eu cette idée ingénieuse de former un orchestre avec des jeunes filles. A-t-elle tout simplement copié Beaujon ou bien, considérant qu'un homme soufflant dans du cuivre est horrible à voir, a-t-elle voulu faire exécuter les œuvres des maîtres par des instrumentistes d'un spectacle plus gracieux? Quoiqu'il en soit, la substitution est de celles qui plaisent. L'orchestre des Viennoises enchantera Paris.
En tout, on compte une trentaine de musiciennes. L'uniforme est de rigueur. On y a arboré les couleurs nationales de l'Autriche. Ainsi ces dames sont vêtues d'une robe jaune d'or, avec un justaucorps de velours. Bordures et agréments noirs. Naturellement les lorgnettes ont été braquées sur ces têtes. Quatre ou cinq sont fort jolies; presque toutes sont fort ébouriffées. Il paraît que c'est conforme au style du germanisme actuel. On aperçoit dans les cheveux, pour les blondes une rose simple, pour les brunes une rose thé.
Cet orchestre a de sérieuses qualités; il joue juste, avec ensemble, beaucoup de goût, mais un peu mollement. A mesure qu'on regarde et qu'on écoute, on se dit: «Tiens, nous sommes volés; il n'y a pas que des femmes.» Vous avez compris, j'imagine, que dans la circonstance, le mot volé ne doit pas être pris dans son sens propre; c'est un verbe de la grammaire parisienne, grammaire hérissée de tant de bizarreries. Avant que le premier air soit fini, on a aisément découvert que les seuls instruments à cordes sont tenus par des mains féminines. Quant aux ophicléides, aux trombones et aux trompes de chasse, ils gonflent la joue de jeunes garçons d'un aspect assez comique. En effet, ces jeunes gens sont vêtus comme dans une féerie du Châtelet; ils ont des crevés de satin jaune, agrémentés de broderies. Vous pourriez les prendre au choix pour dessus de pendule ou pour des valets de trèfle.
Pour ce qui est de Mme Weinlich, la cheffe d'orchestre, aristocratiquement gantée de blanc, elle conduit son petit bataillon comme menait le sien, il y a un quart de siècle, ce célèbre Musard, qui a été le Napoléon de la colophane. Chacun des instruments obéit au doigt et à l'œil, militairement. On a beau lorgner, applaudir, hisser, jeter des bouquets, ces jeunes musiciennes des bords du Danube ne bronchent pas. Ce sont des prêtresses de l'art pour l'art. On voit qu'elles appartiennent, corps et âme, à la musique, de même que les bayadères de l'Inde appartiennent à la danse.
Au premier concert, spécialement offert à la presse, plus d'un morceau a été remarqué à bon droit, un solo de violoncelle exécute par Mlle Louise Dellmayer a été dit par cette artiste avec beaucoup de goût. Le Pizzicato, polka de Strauss, de Vienne, exécuté brillamment par les instruments à cordes, a été bissé. Enfin Mlle Pauline Zèwe s'est beaucoup fait applaudir dans un solo de violon.