Passons vite à une autre actualité.
Un homme du jour, un savant, a éprouvé le désir de renouer la chaîne des temps, comme on dit; il vient de ressusciter une chose ou bien un mot d'autrefois, comme on voudra. Le docteur L*** s'occupe donc d'organiser le Club de la Fourchette. Ici chacun se cogne le front pour retrouver un souvenir. Il y a eu, au commencement de ce siècle, une conjuration fameuse, la Société de la Fourchette. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler, ne fût-ce que sourdement, de cette Marianne de la littérature, se ravivant dans un dîner mensuel, au Rocher de Cancale. Dans l'origine, c'était une bosserie tout comme une autre. Une mauvaise queue de rimeurs galants, échappée de l'Almanach des Muses, se réunissait pour boire et pour chanter. (Ils chantaient à tout propos, ceux-là!) Un jour, au dessert, le boute-en-train de la bande se leva d'un air à peu près solennel. Le verre à patte qu'il tenait à la main s'allongeait en écume d'argent. On prétend que c'était M. Étienne, l'auteur de Joconde, futur pair de France. «--Messieurs, dit-il.»--Mais je vous fais grâce du discours. Il y était exprimé qu'il fallait s'entraider pour forcer les portes de l'Académie française. «Toute la Société de la Fourchette y passera si nous savons nous faire la courte échelle.» Il y eut un serment redoutable, taillé sur le patron de celui du Grütli: «Nous le jurons!» L'expérience fut naturellement essayée par le préopinant, qu'on présenta à la première vacance: M. Étienne fut élu, tant les fourchettes manœuvrèrent bien. Une fois entré, l'auteur de Joconde tendit la main à M. Antoine Say; cet autre à un troisième; le troisième à un quatrième, et ainsi de suite jusqu'au dernier, jusqu'au vénérable M. de Pongerville, traducteur d'Ovide et président du comité de censure après le 2 décembre. Ainsi, pas une fourchette n'est demeurée à la porte.
Si je suis bien renseigné, la tentative d'aujourd'hui n'a pas tout à fait en vue l'escalade de l'Académie française, à moins que ce ne soit l'objet de quelque secrète stipulation. Le docteur L*** a pour objectif quelque chose de plus général. Il se propose, dit-on, de rendre comestibles les divers animaux qu'on ne regarde guère chez nous que comme des sujets de curiosité. Pour être juste, il faut noter que le siège de Paris nous avait déjà inculqué cette idée en nous poussant à manger les bêtes du Jardin d'Acclimatation et quelques-unes du Jardin des Plantes. Mais ce qui n'était que l'accident ou l'exception deviendrait la règle. Peut-être savez-vous ce mot, entendu jadis, dans un cabaret élégant du Palais-Royal. Un viveur qui voulait rire interpellait les servants: «Garçon, un pied d'éléphant à la poulette.--Monsieur, désolé, nous venons de servir le dernier.» Eh bien, grâce au Club de la Fourchette, on trouvera toujours des pieds d'éléphant. Une côtelette de chameau est peut-être exquise avec de petits oignons anglais. «--Garçon, une langue de jaguar pour madame. Il la faut un peu rissolée.»
On peut ne pas s'occuper de politique courante; il n'est pas possible de ne pas s'intéresser à ce qui se fait à Versailles touchant l'édifice de nos finances. Hélas! ce n'est plus qu'un château de cartes. Vu les charges énormes que nous a imposées la guerre, le budget n'est plus en équilibre. On cherche à créer de nouveaux impôts. Comment s'y prendre? Tout a été frappé. L'air, le feu, l'eau, ce que nous mangeons, ce que nous buvons, la maison, l'habit, l'outil, le travail, le plaisir, la maladie elle-même, on ne sait rien qui ne soit soumis à une taxe. Le chien est devenu contribuable; le chien produit 5 millions 650,000 francs par an. Où chercher? Sully, Colbert, Turgot, Gambon, Mollien, l'abbé Louis, tous nos grands économes, y perdraient leur arithmétique. Et pourtant, et en dépit de tout, malgré vent et marée, il nous faut de nouvelles ressources.
Un très-bon citoyen, un ancien notaire de la ville d'Avesnes (Nord), vient d'avoir une idée qui va faire jubiler les uns et hurler les autres. En s'adressant à l'Assemblée nationale par voie de pétition, il demande qu'on mette un impôt sur les célibataires. J'ai tenu le placet entre mes mains, durant cinq minutes, ce qui m'a suffi pour en comprendre tout à la fois le sens moral et la portée financière. Après avoir spécifié plusieurs genres d'exemption, le pétitionnaire construit une échelle; il veut que lorsqu'on n'est pas marié à tel âge on paye tant au fisc, et à tel autre âge, le double, et à tel autre âge, le triple; c'est un peu salé, dira-t-on. D'accord, et c'est parce que c'est salé que c'est piquant:
De vingt-cinq ans à vingt-six ans. 100 fr.
De vingt-six ans à vingt-sept ans. 200 fr.
De vingt-sept à vingt-huit. 300 fr.
De vingt-huit à vingt-neuf 400 fr.
De vingt-neuf à trente. 500 fr.
Passé trente ans le célibataire opiniâtre serait soumis, chaque année, à une capitation de 1,000 francs.
Il va sans dire que le sexe masculin seul tomberait sous le coup de la loi.
Montesquieu demande que les lois soient d'accord avec les mœurs et les mœurs en harmonie avec les lois. Je ne saurais dire si le projet de l'ancien notaire d'Avesnes serait agréé, philosophiquement parlant, par l'auteur de l'Esprit des lois; mais, pour sûr, il ne déplairait pas à tout le monde. De tous les contre-forts de la société moderne, le mariage est peut-être celui qui est en ce moment le plus battu en brèche. Cent fois par jour vous entendez les jeunes gens s'écrier que c'est une duperie que de se marier. Sous ce rapport, l'échelle de proportion pourrait produire quelque bien et forcer les réfractaires à s'amender.--Il y a, par malheur, une objection à fournir contre la pétition. Cette affaire, non plus, n'est pas absolument nouvelle, puisqu'il n'y a rien de neuf sous le soleil. Un jour, dans la Grande-Bretagne, on a cherché à mettre une réforme de ce genre à l'ordre du jour. Lisez le Spectateur d'Addison, tome III, page 57; vous y verrez, non le projet de l'ancien notaire d'Avesnes, mais une fantaisie qui y ressemble un peu. L'humoriste anglais demandait bien un impôt sur le célibat, mais en se moquant, en se jouant, uniquement pour faire une épigramme.
La pétition dont je viens de parler a été remise, il y a quelques jours, à la questure. On peut prévoir qu'elle fera beaucoup de bruit en France, si elle est convenablement rapportée.--Mais les hommes graves la rapporteront-ils?