Eperdus, les passagers se pressaient sur la dunette d'arrière, les uns à peine vêtus ou dans leur costume de nuit, les autres ayant eu le temps de se couvrir de quelques vêtements ou de prendre avec eux leurs objets les plus précieux. A un premier moment, non de désordre mais seulement de trouble, succéda un certain apaisement, quand on vit le capitaine à son poste et les officiers se multipliant pour indiquer à chacun ce qu'il y avait à faire. Dans le court espace de temps écoulé entre l'abordage et le naufrage, il y eut des exemples de sang-froid admirable, de sublime résignation, de devoir noblement compris. Debout sur le pont, un petit sac à la main, leurs enfants dans les bras ou se pressant contre leur père ou leur mari, des femmes attendaient que les canots fussent mis à la mer; quelques-unes s'étant agenouillées, priaient avec ferveur, pendant qu'un prêtre catholique leur donnait l'absolution suprême; des enfants à demi-nus, devinant le péril sans le comprendre, cherchaient d'instinct un refuge dans les bras de leur mère.
Si la collision avait eu lieu en plein jour, les secours eussent été plus efficaces, mais la nuit d'une part, la perte de plusieurs des embarcations de la Ville-du-Havre de l'autre, rendaient le sauvetage difficile. On venait d'installer une cinquantaine de personnes dans deux canots intacts, lorsque le grand mât et le mât d'artimon, déjà ébranlés, oscillèrent et s'abattirent presque en même temps, brisant les canots, tuant et blessant la plupart des malheureux qui déjà se voyaient sauvés. En vain, raconte un matelot, on voulut retirer quelques survivants de l'amas enchevêtré de vergues rompues, de cordages, de débris de planches, on n'en eut pas le temps. Ce grave accident précipita le dénoûment, car la chute des mâts fit incliner davantage le paquebot, et tous ceux qu'il portait sentirent que leur dernière heure était venue.
Il n'est guère possible de s'imaginer l'horreur du drame dont notre dessin donne un aperçu pris du milieu du navire, entre les deux cheminées, près de l'escalier de la dunette des premières.
La Ville-du-Havre oscillait comme en proie aux dernières convulsions; on vit, rapporte un passager, une jeune fille soutenant sa mère et lui disant: «Courage, ma mère, courage, dans quelques minutes nous entrerons au ciel.» Quatre charmantes petites filles encourageaient ceux qui les entouraient en leur disant: «Prions le bon Dieu de nous recevoir auprès de lui.» Rien, raconte M. Lorriaux, ministre protestant, ne peut donner une idée de la résignation des femmes pendant cette catastrophe. Un officier de la marine américaine avait trois filles qui voulaient périr avec lui: «Je sais, dit-il, en leur adressant le dernier adieu, que la Providence veut vous sauver, n'allez donc pas contre sa volonté.» Deux seulement de ces jeunes filles furent recueillies.
Moins d'un quart-d'heure après le choc, la Ville-du-Havre disparaissait sous les Ilots, qui se précipitèrent en tourbillonnant dans l'immense vide formé; et les malheureux renversés dans l'eau, ceux que la vague ramena à la surface, ou qui plus heureux avaient pu saisir une ceinture de sauvetage, un tronçon de mât, une planche, restèrent ballottés par les vagues, transis, à moitié expirants, mais soutenus quelques instants encore par cette force surhumaine que donnent l'espoir et l'instinct de la conservation. La fatalité avait poursuivi le malheureux navire jusqu'à sa dernière minute d'existence; au moment où il sombrait, un canot chargé de femmes et d'enfants fut projeté par le remous sur le tronçon du mât d'artimon, crevé et submergé.
Le Loch-Earn avait pu se dégager aussitôt après l'abordage. Bien que fortement compromis par la perte de son avant, il se soutenait sur l'eau. Sans perdre un instant, son capitaine fit mettre ses embarcations à la mer et procéda au sauvetage. Les canots n'arrivèrent sur le lieu de la catastrophe qu'après la disparition complète de la Ville-du-Havre; ils recueillirent les naufragés et ne quittèrent la place que le lendemain matin à dix heures, quand nulle voix ne vint plus réclamer assistance, quand aucune victime ne parut surnager, quand enfin rien ne vint plus révéler que là, quelques heures auparavant, flottait l'un des rois de la mer. Demeuré à son poste, le capitaine Surmont coula avec son bâtiment, mais il eut le bonheur de saisir une planche, et vingt minutes après un canot le sauvait.
Passagers et marins recueillis à bord du Loch-Earn étaient dépourvus de tout, la rapidité du sinistre n'ayant permis qu'à un très-petit nombre d'entre eux de se munir des objets les plus indispensables: ils furent, de la part du capitaine Robertson et de l'équipage anglais, l'objet d'une sollicitude des plus touchantes, qu'ils se sont plu à reconnaître publiquement. Mais quel triste lendemain! Parmi ceux qui se trouvaient sains et saufs, il y avait une jeune mère qui avait perdu ses quatre enfants; une petite fille de neuf ans restée seule d'une famille nombreuse, et quantité d'infortunés qui, en quelques minutes, avaient vu mourir sous leurs yeux, père, mère, frère, sœur, mari, amis... Parmi ces passagers, un, M. James Bishop, avait eu le bonheur d'être recueilli, et c'était la troisième fois, disait-il, qu'il échappait à une mort imminente: il avait failli périr lors de la chute d'un train de chemin de fer dans une rivière et à la suite du sautage d'un navire par une torpille.
À dix heures du matin, un trois-mâts américain, le Trimountain, fut signalé; on lui adressa des signaux de détresse, et le capitaine Surmont, se rendant aux instances des passagers, qui jugeaient le Loch-Earn trop endommagé pour conserver un supplément de quatre-vingts à quatre-vingt-dix-personnes, fit passer les survivants sur le navire américain, à l'exception d'un passager malade, d'un chauffeur blessé et d'un troisième passager qui voulut garder son compagnon d'infortune.
A qui incombe la responsabilité de la catastrophe? Une enquête nous l'apprendra sans doute, mais ce qui, suivant les témoignages déjà recueillis, parait acquis dès à présent, c'est que le Loch-Earn avait ses feux réglementaires allumés. Son capitaine aurait dit à un passager qu'étonné de voir devant lui la silhouette d'un grand vapeur ne faisant aucun mouvement pour éviter une rencontre, il crut qu'un ou plusieurs de ses fanaux étaient éteints et qu'on ne l'apercevait pas; il courut à l'avant, s'assura qu'ils brillaient et fit manœuvrer pour s'éloigner du navire en vue.
A bord de la Ville-du-Havre, les vigies de l'avant auraient aperçu et signalé le Loch-Earn quelques minutes avant la collision.