Dorregaray, que don Carlos a investi du commandement de la Navarre, est un officier très-distingué, d'origine basque, et connaissant, lui aussi, parfaitement la carte du pays, théâtre actuel de la guerre civile. Il l'a prouvé, au reste, d'une manière incontestable, à la bataille d'Eraül, où en faisant mouvoir savamment ses troupes à travers les montagnes, il parvint à couper la brigade de Novarro de celle de Cabrinetti; ce qui décida de la bataille qu'il gagna. On sait que la bataille d'Eraül passe, à juste titre, pour un des plus beaux faits d'armes de l'insurrection actuelle.
Lissarraga est un ancien lieutenant-colonel de l'armée régulière, sous le règne d'Isabelle II. Après la révolution de septembre 1868, qui détrôna cette reine, il embrassa le parti de don Carlos. Nommé au commandement de la Biscaye, il a su concentrer habilement les bandes qui, disséminées sur divers points, opéraient sans ordre et sans but déterminé d'avance. Il en forma un corps d'armée qui a fait, pendant plus d'un mois, le blocus de Bilbao, un instant sur le point de tomber au pouvoir des carlistes.
Quant au marquis de Valdespina, un des plus riches propriétaires du Guipuzcoa et dont le château, situé aux environs de Loyola, passe à bon droit pour une merveille d'architecture; il est très-aimé dans la contrée. Distingué par la noblesse de son caractère, la sincérité de ses convictions royalistes, sa bravoure et sa loyauté, de Valdespina jouit de l'estime de tous les habitants des quatre provinces, même de celle de ses adversaires politiques. La meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'est le respect qu'ont eu les libéraux et les troupes régulières pour son château qui, quoique placé au centre de l'insurrection, et par conséquent du mouvement des brigades républicaines, n'a éprouvé, de leur part, aucun dégât. J'ajouterai, en outre, qu'il est un des chefs les plus actifs et celui qui exerce le plus d'influence sur l'esprit des populations des provinces insurgées.
Ces quatre chefs, qui connaissent la contrée et ses montagnes dans tous leurs recoins, ont une grande supériorité de stratégie sur les généraux du gouvernement, dont la plupart n'ont pas la moindre notion géographique du terrain sur lequel ils font mouvoir leurs troupes. Ce qui explique combien il sera difficile à la république de Castelar, en supposant même qu'elle puisse disposer de forces suffisantes, d'étouffer l'insurrection. J'estime donc que, dans le cas où elle ne triompherait pas, l'insurrection peut durer encore bien des années.
Un mois après les opérations vigoureuses entreprises par ces quatre commandants, la situation du parti carliste parut être si florissante que les chefs de l'insurrection crurent pouvoir engager don Carlos, qui habitait toujours le château de Peyrolhade, de venir se mettre à la tète des «troupes libératrices de l'Espagne». En conséquence, le 18 du mois de juillet dernier, le prétendant, escorté d'un brillant état-major, partit du camp de Pena-Plata, franchit la frontière et se rendit à Vera, où il fut reçu avec le plus grand enthousiasme de la part des populations et de ses troupes accourues sur son passage. Les cloches des églises sonnèrent à toute volée et les curés des paroisses que traversait le cortège vinrent processionnellement lui présenter leurs hommages. Jamais aucun souverain de l'Espagne n'avait été accueilli avec autant de démonstrations sympathiques.
Cette entrée triomphale et inattendue de don Carlos sur le territoire espagnol surprit le gouvernement de Madrid, qui ne s'attendait pas à le voir de sitôt se mettre à la tête des troupes insurrectionnelles. On avait répandu tant de faux bruits sur le compte du prétendant, que les uns faisaient voyager à l'étranger et dont les autres avaient annoncé tant de fois la mort, qu'il était bien permis à Figueras, chef du pouvoir exécutif, d'avoir été pris au dépourvu par cette audacieuse entreprise. Mais ce qui déconcerta le plus les membres du gouvernement républicain, c'est que don Carlos faisait coïncider précisément son entrée sur le territoire espagnol avec les insurrections internationalistes, fédérales, cantonales et autres qui agitaient Barcelone, Cadix, Carthagène, Grenade, Séville, et les principales villes du Midi et du Centre de la Péninsule.
J'étais à Pampelune lorsque la nouvelle de l'entrée du roi en Espagne se répandit dans le public. Dans cette ville, entièrement carliste, elle fut accueillie avec des transports d'allégresse par tous les habitants qui manifestaient ouvertement la joie et la satisfaction qu'elle leur faisait éprouver. On l'avait affichée sur tous les murs de la ville d'une manière tellement ostensible, qu'on n'aurait jamais cru se trouver dans une cité soumise au régime républicain. Pour ma part, j'en fus étrangement surpris, quoique habitué, depuis longtemps, aux bizarreries et aux contradictions du caractère espagnol en matière politique. Il est à remarquer que Pampelune, capitale de la Navarre, est une place forte de première classe, possédant une population d'environ seize mille habitants et une garnison ordinairement assez nombreuse. Celle-ci, dont l'effectif s'élevait à cinq ou six mille hommes de toutes armes, parut rester complètement indifférente à toutes ces manifestations politiques.
Tandis que don Carlos s'avançait ainsi dans l'intérieur de la Navarre, à la tête de son état-major, et qu'il allait établir son quartier général à San-Estaban, ses émissaires faisaient publier par les alcaldes (maires) et placarder dans les villages et les localités importantes l'ordonnance suivante, qui n'est autre qu'un appel aux armes, dont je reproduis la traduction comme étant à la fois un document et une curiosité historiques.
«Ordonnance de Sa Majesté le roi Carlos settimo, que Dieu garde!
«Mes fidèles et aimés sujets des provinces de la Navarre, du Guipuzcoa, de la Biscaye et de l'Alava, je vous ordonne par la présente patente de prendre les armes et de marcher à la défense de mes droits sacrés, qui sont aussi les vôtres, afin de reconquérir vos fueros, vos privilèges et toutes vos immunités que vous ont octroyés mes ancêtres et que les gouvernements usurpateurs vous ont ravis.