L'affaire du Virginius pourrait bien se compliquer prochainement de l'intervention de l'Angleterre, si toutefois le gouvernement de ce pays ne consultait que l'opinion publique et en suivait docilement l'impulsion. Une Note adressée au Foreign-Office par M. Crawford, consul général de la Grande-Bretagne à la Havane, et communiquée aux journaux, a inspiré au Times un article d'une grande violence et où éclate une vive indignation. Cette Note contient la liste des victimes de nationalité anglaise exécutées à Santiago: on y trouve le second du navire, un aide-mécanicien, trois chauffeurs, six aides pour le transport du charbon, deux maîtres d'hôtel et trois matelots. Ce sont de pareils gens employés au service du bâtiment qui ont été assimilés à des insurgés pris les armes à la main et fusillés sans aucune forme de procès. Jamais les lois humaines n'ont été plus cruellement violées. On peut donc s'attendre à voir le gouvernement anglais élever de justes et sévères réclamations contre ces barbares exécutions. Du côté de l'Espagne, la situation devient de plus en plus critique. Les nouvelles sont contradictoires. Une première dépêche de New-York, en date du 4 décembre, annonçait, d'après des avis reçus de la Havane, que les principaux chefs des volontaires avaient publié un Manifeste attestant leur soumission aux autorités et leur confiance dans M. Jovellar, capitaine général de Cuba. Mais le même jour, une dépêche de la Havane faisait parvenir à Madrid des informations tout opposées. M. Jovellar, y était-il dit, avait prévenu le gouvernement espagnol que, vu l'état d'exaspération de l'opinion publique, il lui était impossible de procéder, au moins pour le moment, à l'exécution des ordres concernant la restitution du Virginius; il faisait même entrevoir la possibilité «de véritables catastrophes» dans le cas où l'on agirait avec trop de précipitation. Enfin, toujours d'après la même source, il avait offert sa démission. Aujourd'hui, la scène change. On télégraphie de Madrid, le 5 décembre, onze heures cinquante minutes du soir, que les ordres du gouvernement seront fidèlement exécutés: le capitaine général et le commandant des forces navales en ont envoyé l'assurance formelle. Toutefois une dépêche de New-York, postérieure à la précédente et datée d'aujourd'hui même, nous apprend que l'Espagne avait promis de faire hier la remise du navire, que cet engagement n'a pas été rempli, et qu'il en résulte un vif mécontentement. Mais, ajoute-t-on, le cabinet de Washington est disposé à attendre que cette restitution puisse être faite sans blesser la fierté du gouvernement espagnol. C'est seulement dans le cas ou l'impuissance de celui-ci serait démontrée que l'affaire serait soumise au Congrès.
Enfin, une dernière dépêche datée de Philadelphie, 9 décembre, annonce que des arrangements définitif' ont été pris pour que la restitution du Virginius et des prisonniers survivants se fasse le 18 décembre. On assure que la frégate américaine Worcester sera chargée de recevoir le Virginius à la Havane, et que la frégate Jumata aura mission de se rendre à Santiago pour prendre les survivants à son bord.
L'insurrection de Carthagène paraît sur le point d'arriver à son terme; la ville et les forts ont été très-éprouvés par le bombardement entrepris par les troupes du gouvernement; les vivres se font rares dans la place et les insurgés ont dû faire sortir les bouches inutiles; huit cents femmes et enfants ont été transportés à Pormau, où ils se trouvent dans un état de détresse tel que l'amiral Yelverton, commandant l'escadre anglaise mouillée devant le port, a écrit à M. Castelar pour intercéder en leur faveur. Cependant les insurgés pensent qu'ils peuvent encore tenir un mois s'ils restent unis entre eux. Les forts et les batteries n'ont que très-peu souffert. On croit que lorsque les munitions seront épuisées, une grande partie des insurgés tenteront de s'ouvrir un passage à l'aide des vingt-cinq canons Krupp qu'ils possèdent, et qu'ils iront à travers les montagnes rejoindre les carlistes. Les autres essayeront de s'échapper à bord de la Numancia.
Courrier de Paris
M. Paul Féval se présente aux suffrages de l'Académie française, où il y a, pour le quart-d'heure, deux fauteuils à donner. Si j'avais à broder une réclame, je ne manquerais pas de dire que le candidat est, littérairement parlant, un homme incomparable. En dix ou douze lignes bien senties, il serait démontré par A plus B qu'il enfonce le passé, qu'il domine le présent et que l'avenir ne lui viendra pas à la cheville. Croyez que je n'ai rien à tenter de semblable. Je ne veux parler de M. Paul Féval que comme un spectateur pourrait le faire d'un acteur estimé de tel théâtre qu'il voit se hasarder sur une scène nouvelle.
A coup sûr, M. Paul Féval devrait être de ceux qu'on se dispense de black-bouler. Mais l'Académie a une douane à laquelle elle tient mordicus. Vous objecterez tout ce qu'il vous plaira.--Voilà un conteur de la meilleure race. Il a fait pour la Bretagne ce que Walter Scott a fait pour l'Ecosse et George Sand pour le Berri. Uniquement préoccupé du soin de faire des loisirs à ceux qui s'ennuient, il a écrit, en trente-cinq ans, trois cents volumes encore debout en ce moment. Parmi ses livres, il en est deux qui ont fait un grand bruit, les Mystères de Londres, peinture saisissante des bas-fonds de la société anglaise, et un épisode de notre histoire, le Bossu qui, transformé en drame, a récréé Paris pendant deux cents soirées. Tout cela étant bien vu, la nomination de ce galant homme devrait passer, ce semble, comme une lettre à la poste.
Ce sera le contraire qui arrivera, je le crains, du moins. Au quai Conti, il n'y a que l'envers du juste qui ait le dessus. Quand, par hasard, on admet un homme qui écrit, c'est que ces vieux messieurs se sont fait violence. Ou bien ils ont cédé à la force de l'opinion, ou bien ils ont eu peur que leur corporation vermoulue ne soit devenue une pelote trop épinglée d'épigrammes. Il y a un troisième cas bien connu, mais qu'il faut rappeler sans cesse; ils cèdent devant la table: «A-t-il un bon cuisinier?» Voilà cinquante ans que c'est le meilleur des titres. Le laurier de la cuisine attire le laurier apollonien.
Sur les dernières années de sa vie, Théophile Gautier, candidat quatre fois congédié, rapportait le mot de l'un d'eux, pendant l'une de ses trente-neuf visites:
--Comment! monsieur, vous avez publié vingt-cinq volumes! Ah! monsieur!
La mimique du vénérable et le rythme de son reproche ne pourraient être exprimés par aucune langue humaine. Il fallait entendre l'auteur du Tricorne enchanté raconter cette scène d'un si haut comique. Vingt-cinq volumes, poèmes, romans, critique, voyages, histoire, n'était-ce pas bien fait pour effrayer l'imagination d'un vieillard qui, en sa vie entière, n'avait pu que faire des annotations et des préfaces, et tout au plus une petite plaquette où il est avancé que le mouchoir de poche n'existait pas chez les Grecs du temps de Périclès. Mais pour M. Paul Féval, ce serait bien une autre paire de manches! Il a écrit trois cents volumes. Rien qu'à cette révélation, l'immortel est capable d'en avoir un coup de sang!