Ajoutez que ces trois cents volumes sont des romans. Une belle denrée, les romans! Ces Nestors les ont tous dans une sainte horreur. On a beau leur rappeler le mot charmant de Philippe: «J'aime mieux que l'Espagne ait Don Quichotte que deux provinces de plus»; on leur citera en vain nos gloires les plus nobles et les plus pures commençant par là, comme Jean Racine, leur dieu, qui a commencé par traduire Théogène et Chariclée, et ils crieront toujours: «A la porte, le roman»; c'était l'entêtement de feu Villemain: «Si Le Sage se présentait ici, Gil Blas à la main, je prierais Le Sage de s'en retourner.»
Pour ne parier que des temps où nous sommes, voyez combien ils ont été impitoyables pour les romanciers. Non-seulement ils n'ont pas voulu entendre parler de Frédéric Soulié ni d'Eugène Sue, ces deux maîtres du genre, mais encore ils ont rejeté M. de Balzac, le prodigieux auteur de la Comédie humaine. Lorsque Prosper Mérimée s'est présenté, il a été bien entendu que c'était en vue de sa traduction de Salluste et de quelques rapports sur des inscriptions. Léon Gozlan, ce Benvenuto Cellini de la Nouvelle, Méry, qui nous a légué sur l'Inde et sur la Chine des écrits si attachants, Théophile Gautier, dont je parlais tout à l'heure, autant de noms, autant de candidats rejetés. Pour Alexandre Dumas, l'homme aux mille romans, il savait son fait d'avance; il n'a jamais eu un seul instant la pensée de se présenter à un seul d'entre eux.
Encore une fois il ne faut pas être un bien grand sorcier pour prévoir ce qui va survenir. Il existe toujours en quelque coin obscur un complaisant qui a fait jadis, pendant vingt ans, la partie de piquet d'un ancien premier ministre; c'est celui-là qu'on choisira. Il se peut encore qu'on élise un professeur fameux pour avoir mis une couverture nouvelle à Blaise Pascal ou bien au président Hénault. Au pis aller, on se rabattra sur un avocat illustre pour n'avoir jamais été imprimé. A la vérité, après l'avoir fait sortir de l'urne, on dira qu'on voudrait bien l'y remettre; c'est encore là une de leurs allures.--En tout cas, vous le verrez bien, ils condamneront M. Paul Féval à faire le pied-de-grue.--L'ombre du pauvre Philarète Chasles pourra lui tenir compagnie.
Un de ces jours, qui sait? aujourd'hui peut-être, J. Claretie, usant de son droit de critique, vous parlera d'un livre posthume, déjà fort prôné: Lettres à une Inconnue. Si je m'aventure à m'occuper de cette nouveauté, ce n'est point, bien entendu, pour marcher sur les plates-bandes du confrère. Ces deux volumes fourmillent d'anecdotes, de mots piquants, de bruits du monde; voilà pourquoi je me hasarde à leur faire quelques emprunts, toujours permis aux fureteurs de la chronique. Lettres curieuses, pas précisément édifiantes! Celle qui se présente la première est sans date; on peut conjecturer qu'elle est de 1839, peut-être de 1840. En ce temps-là, Prosper Mérimée, ne songeant pas encore à devenir un personnage, n'était rien, pas même académicien. Il n'avait pas encore terminé Colomba; il vivait sur le bruit flatteur de ses incomparables nouvelles et du Théâtre de Clara Gazul. La dernière est tout près de nous, du 23 septembre 1870; Mérimée était mourant à Cannes; il avait vu sombrer la France et tomber le second empire, auquel il s'était attaché pour des raisons tout à fait intimes. On sait, en effet, qu'un mariage secret le liait à Mme de Montijo, la mère de l'impératrice.
En vingt ans de temps, il s'était passé peu d'événements dans la vie de ce studieux sybarite, mais avec quelle verve et quel esprit dégagé il savait voir ce qui se passait chez les autres! Mais d'abord, qu'est-ce que l'Inconnue? Une marquise, une grande dame mariée; c'est tout ce qu'on en apprend et on n'en saura jamais plus. Dans l'origine, ils se traitaient en camarades; Prosper Mérimée l'appelait son «cher ami féminin». En 1842, il lui disait: «Si je ne me trompe, nous nous sommes vus six ou sept fois en six années, et, en additionnant les minutes, nous pouvons avoir passé trois ou quatre heures ensemble, dont la moitié à ne rien nous dire.» On croirait qu'il s'agit d'une aventure de bal masqué.
Il raconte tout à cette inconnue, ses ennuis, ses plaisirs, ses insomnies, surtout ses impressions de voyage. Par exemple, en parcourant la Grèce, pour affaires de son commerce, c'est à savoir pour faire de l'archéologie, il s'amuse tout le premier du style qu'on emploie sur son passeport. Il grisonne et il le dit. «Au milieu de tout cela, je suis devenu bien vieux. Mon firman me donne des cheveux de tourterelle; c'est une jolie métaphore orientale pour dire de vilaines choses. Représentez-vous votre ami tout gris.» Une autre fois, étant de retour, il raconte une soirée dans laquelle il a pu présenter Mlle Rachel, alors débutante, à Béranger; c'était chez un ministre du roi Louis-Philippe; Lamartine, Victor Hugo et M. Thiers étaient là, et, bien qu'il s'agisse de tragédie, il faut voir comme la scène devient bouffonne!
Messieurs les romanciers et les peintres de mœurs décriront le second empire tant qu'il leur plaira; on est en droit d'affirmer qu'ils n'en viendront pas autant à bout que ce railleur, donnant la description du bal de Mme la duchesse d'Albe (1er mai 1860).
«C'était splendide. Les costumes étaient très-beaux. Beaucoup de femmes très-jolies et le siècle montrant de l'audace. 1° On était décolleté d'une façon outrageuse par en haut et par en bas aussi. A cette occasion, j'ai vu un assez grand nombre de pieds charmants et beaucoup de jarretières dans la valse. 2° Croyez que, dans deux ans, les robes seront courtes, et que celles qui ont des avantages naturels se distingueront de celles qui n'en ont que d'artificiels.» Il raconte ensuite le ballet des Eléments, un des triomphes du règne. Seize dames de la cour, en courts jupons, couvertes de diamants. «Les Naïades étaient poudrées avec de l'argent, qui, tombant sur leurs épaules, ressemblait à des gouttes d'eau. Les Salamandres étaient poudrées d'or. Il y avait une Mlle E*** merveilleusement belle. La princesse M*** était en Nubienne, peinte en couleur bistre très-foncé, beaucoup trop exacte de costume. Au milieu du bal, un domino a embrassé Mme de S***, qui a poussé les hauts cris. La salle à manger avec une galerie autour, les domestiques en costume de pages du XVIe siècle, et de la lumière électrique, ressemblait au Festin de Balthazar dans le tableau de Wrowthon.»--Y a-t-il beaucoup de coups de burin qui vaillent ces coups de plume?
En bon courtisan, le sénateur parle aussi de Napoléon III, qui, en raison de son mariage avec la comtesse, était son beau-fils.
«L'empereur avait beau changer de domino, on le reconnaissait d'une lieue; l'impératrice avait un burnous blanc et un loup noir qui ne la déguisaient nullement. Beaucoup de dominos, et, en général, fort bêtes. Le duc de *** se promenait en arbre, vraiment assez bien imité.»--Ce pauvre duc! Mérimée ne le lâche pas, et je n'ose point répéter tout ce qu'il met sur son compte.