Il y a longtemps qu'on n'avait vu à Paris des chéloniens possédant des dimensions aussi prodigieuses. Les derniers avaient fait leur apparition alors que florissait l'empire de l'infortuné Maximilien. Depuis lors il s'est écoulé moralement plus d'un siècle. Aussi n'est-il pas étonnant que les tortues de MM. Potel et Chabot aient obtenu un véritable succès d'estime aussi bien dans la rue Vivienne que sur le boulevard des Italiens.
Une de ces étrangères, rien qu'en agitant ses pattes, a cassé innocemment la glace de la devanture qui la séparait de la rue. Mais ce n'était pas pour reconquérir une liberté définitivement perdue, et dont elle ne pouvait, dans son état d'engourdissement, de demi-sommeil, comprendre le prix.
Ces animaux sont d'une force prodigieuse, et dans leur pays d'origine d'une étonnante agilité. Ils nagent comme des poissons dans l'Océan.
C'est surtout lorsque la femelle va pondre ses œufs que l'on peut facilement la surprendre et la capturer, ce qui se fait en la retournant sur le dos, quelquefois à l'aide d'un levier.
L'écaille des tortues franches n'a aucune valeur, mais la chair est très-délicate, et il est à désirer qu'elle figure sur le carreau des Halles où elle serait très-rapidement appréciée.
Malheureusement nous sommes si routiniers en matière de gastronomie, qu'elle est à peu près complètement perdue pour nous dès qu'elle a servi à faire du bouillon. Les Anglais, plus pratiques, tirent un excellent parti de tous les morceaux.
La tortue jouit d'une propriété inestimable pour le transport dans les pays lointains. On n'a besoin de la fumer ni de la saler, ni de la placer dans des boîtes ou dans un garde-manger entouré de glace fondante. Elle arrive vivante des Antilles sans qu'on ait besoin de lui donner à boire et à manger. On pourrait donc se livrer à une exploitation régulière de cette nouvelle matière alimentaire que nous signalons expressément.
De tous les animaux la tortue est peut-être celui qui a le cerveau le moins développé.
Lacépède allait jusqu'à prétendre qu'il est de la grosseur d'une noisette pour un animal pesant 150 kilos.
Mais il n'y a pas, paraît-il, d'animal qui soit plus porté aux plaisirs de l'amour. Alors le mâle devient féroce, et aucun danger ne serait capable de le déterminer à quitter sa femelle. Mais cela ne dure guère. Au bout de quelques jours il l'abandonne sans remords, la laissant regagner péniblement les îlots sablonneux où elle déposera ses œufs, en grand danger d'être surprise par les pêcheurs qui la guettent. Notre dessin fait voir les suites inévitables de cette surprise. Un aide de cuisine s'apprête à trancher la tête de la tortue tandis qu'un autre empêche cette tête de rentrer dans la carapace, à l'aide d'un câble et d'un croc. L'armée des marmitons est là sous les armes, prête à commencer ses grandes opérations. Jamais mode plus barbare d'exécution n'a été inventé. Il faut croire que la tortue a si peu de cervelle qu'elle ne s'en aperçoit presque pas. Car si elle se plaint, c'est si bas, si bas que jamais personne ne l'a entendue.