--Ainsi, ajouta mon ami, c'est toute une bibliothèque que nous introduisons dans la famille. Quelle heureuse chance pour moi d'avoir eu pour auxiliaire un ami dont le métier consiste précisément à lire les livres nouveaux pour guider autant que possible le choix du grand public. Si grâce à toi, le budget des étrennes est un peu plus lourd que de coutume, je ne m'en plaindrai pas.
--C'est encore une erreur, répondis-je, et ce sera mon dernier mot. Le plus riche, le plus luxueux de ces beaux livres, les Contes de Perrault, de Doré, qu'il faudra donner à Mimi, dans un an ou deux, ne coûte pas à beaucoup près ce que coûte une soirée dans un théâtre de genre, qui trop souvent se trouve être un théâtre de mauvais genre; il coûte moins qu'un joujou vulgaire de chez Giroux, une boîte de bonbons de Roissier, une fleur artificielle à mettre dans vos cheveux, madame, ou la fumée de quelques cigares de choix que monsieur achètera au Grand-Hôtel. Direz-vous que ce qui serait trop d'argent pour une chose qui reste ne serait rien pour une chose qui passe?
--Non! non! s'écrièrent en chœur mes deux amis, le mari et la femme, associés et réconciliés dans le même sentiment. Nous voilà d'accord.
--Tout est donc bien qui finit bien, répondis-je en fermant l'entretien; cela finit d'autant mieux que mon article est fait. Tant pis pour vous, je vous préviens que je vais livrer au public toute notre conversation sans y changer un mot.
--Tu ne nous nommeras pas au moins!
--Je le jure! Je me bornerai à vous soumettre mon procès-verbal et à signer pour copie conforme:
Prosper Chazel.
LA SŒUR PERDUE
Une histoire du Gran Chaco
(Suite)