CHAPITRE X

ARRÊTÉS PAR UN «RIACHO.»

LES GYMNOTES

Les voyageurs se trouvaient à un mille de distance de leur dernière halte quand les hautes berges du Pilcomayo commencèrent à se déprimer, puis à s'abaisser jusqu'à se mettre presque de niveau avec le fleuve. La colline qu'ils avaient jusqu'alors suivie se continuait sur l'autre bord, comme si elle eût été coupée par le courant qui formait en cet endroit une série de rapides contre lesquels l'eau se brisait en bouillonnant et avec un bruit assourdissant.

Les voyageurs n'y prêtèrent pas attention; ils descendirent la pente et continuèrent à remonter le cours d'eau.

Ils ne tardèrent pas à se heurter contre un obstacle inattendu. C'était une sorte de ruisseau lent, un riacho (2) qui débouchait perpendiculairement dans le Pilcomayo ou en sortait, suivant la saison et les caprices de l'inondation. En ce moment il semblait être immobile, parce que la rivière principale, subitement enflée par l'ouragan, arrêtait le courant plus tranquille de son affluent. Ses eaux étaient jaunâtres et comme mêlées de terre et de sable. Le seul moyen d'en savoir la profondeur était d'y entrer à cheval, mais l'expérience était dangereuse.

Note 2: Le riacho de l'Amérique du Sud est un cours d'eau tributaire d'une grande rivière. Il ressemble au bayou de la Louisiane. En temps d'inondation son courant change de direction et revient sur lui-même.

Il ne fallait pas songer à tourner pour le franchir au-dessus de sa source, ni à chercher un gué en le remontant. Le riacho était droit comme un canal, et les cavaliers pouvaient le suivre des yeux à travers la plaine sur une étendue de plus de dix milles présentant toujours la même largeur et probablement la même profondeur que sous la tête de leurs chevaux.

Que faire? remonter jusqu'à la source aurait exigé une demi-journée tout entière. Cypriano était trop impatient pour y songer et Gaspardo lui-même paraissait médiocrement disposé à un retard. Essayer de passer à l'endroit où ils se trouvaient semblait être une entreprise hasardeuse; il leur faudrait peut-être nager. Cependant cette alternative ne les eût pas arrêtés si le bord opposé avait offert une pente douce ou quelque point facile qui permit aux chevaux d'aborder. Mais il n'en était pas ainsi; au contraire, la berge s'élevait perpendiculairement à plus de deux pieds au-dessus de l'eau, et, sous l'eau, cette sorte de muraille pouvait être encore plus profonde. Les voyageurs étaient dans l'impossibilité d'évaluer la profondeur à cause de la coloration de l'eau, conséquence de la tormenta, et il n'existait ni courant ni rides pour les aider à se former une opinion même approximative.

Ils restaient indécis sur leurs selles. S'il avait été seul, Cypriano, dans son impatience, aurait lancé son cheval en plein cours d'eau, mais Gaspardo avait mis la main sur la bride en lui disant: «Patience! il est bon de réfléchir, même avant de faire une folie.»