Aux alentours du jour de l'an, aussitôt que la nuit arrive, quelque fée invisible lève sa baguette en l'air et le coup d'œil change. Les étalages s'illuminent de mille feux. Au gaz municipal se marient les bougies du petit commerce en plein vent. Vingt mille lanternes de couleur contribuent à faire un jour nocturne d'une lueur fantastique. Cette fois, M. de Laboulaye trouverait qu'on n'est plus à New-York mais à Pékin.--Tous les cercles sont éclairés avec un luxe inusité.--Une mode nouvelle à noter à propos des cercles.--Vous savez que tous ces établissements ont, le soir, un dîner sous forme de table d'hôte.

A ce dîner, en ce moment, l'usage veut qu'on ne commence plus par le classique vermicelle ni par le tapioca désormais trop enfantin. Tout cela cède le pas à la soupe à la tortue rehaussée de gingembre. Voilà une clef pour les flâneurs; depuis un mois la foule stationne à la devanture des marchands de comestibles; on y est en extase devant d'énormes amphibies. Ces tortues sont le régal du jour.--Turtle-soup, dit-on en faisant la grimace, autant à cause du mot qu'on ne sait pas prononcer qu'en raison du mets effroyablement épicé.

Pour le coup, Paris devient une parodie de Londres.

Au temps de Vadé, la cour et les beaux esprits allaient aux Halles; de nos jours, le monde aux gants roses va à l'Hôtel des Ventes, qui est décidément l'endroit de Paris le plus affairé. Que de choses on y aura vendues, cet hiver! Une mondaine, Mme A***, une des princesses de la cocotterie, étant morte, on a apporté par là tout ce qu'elle a laissé. C'était une succession uniquement mobilière, des appartements en bois de rose, l'argenterie, les bijoux, la cave, deux voitures, du linge, la toilette, des objets d'art, le tout évalué à un million. Un million rien que pour des meubles! Si vous voulez prêter l'oreille, des échos de l'hôtel vous diront que les seules robes ont formé le chiffre de 300 000 francs. Voilà un luxe dont les honnêtes gens n'ont assurément aucune idée. C'est un trait de mœurs à noter. Les familles les plus riches frissonnent rien qu'à la mention de ce fait. Où sont allées toutes ces robes? Étant d'étoffes neuves, elles serviront de rechef, mais à qui serviront-elles? Qui peut affirmer que ce ne sera pas aux plus honnêtes femmes?

J'ai déjà dit un mot de la vente des livres d'Émile Gaboriau. Ce brave garçon, frivole en apparence, était mordu, au fond, d'un sérieux désir d'apprendre. Il se passionnait pour l'histoire et il s'était mis à rechercher les vieilles éditions des écrivains graves. Nous lui avons entendu dire à lui-même qu'il estimait sa bibliothèque à 6,000 francs, au bas mot. C'est tout au plus si les enchères auront fourni la moitié de cette somme. Des livres, de vieux livres, voilà une superfluité dont notre société n'est guère friande. Donnez-lui pour 300,000 francs de robes, à la bonne heure.

Sur la fin de la semaine, on a pu constater un certain empressement à propos des œuvres de M. Carpeaux, le sculpteur. Marbres, terres cuites, bronzes se sont bien vendus. Néanmoins la tête horrible de l'Ugolin des Tuileries n'a pas trouvé d'amateur. Il y a bien trop de mièvrerie dans les allures du jour pour qu'on puisse aimer le Dante commenté avec de la terre glaise. Un comte qui mange ses fils sans couteau ni fourchette, un Italien de la Renaissance, plus anthropophage qu'un Caraïbe de Fenimore Cooper, ce n'est guère tentant d'ailleurs comme bibelot à mettre sur une étagère. En revanche on a fait fête au modèle d'un autre groupe non moins fameux, mais plus décolleté. Vous avez compris que nous parlons de cette sarabande effrénée, la Danse, qui figure sur le seuil du nouvel Opéra, où, du matin au soir, elle scandalise tous les bons bourgeois passant par là. Trois concurrents se disputaient ce morceau; on l'a adjugé à 8.000 francs.--Cette même débauche d'art, un des principaux confiseurs avait demandé à l'artiste la permission d'en faire une réduction en sucre candi ou en chocolat. Avouez que c'eût été d'une très-heureuse actualité à l'heure des étrennes. Le sculpteur n'a pas voulu. On lui a dit:

--Monsieur, vous refusez de voir votre nom dans toutes les bouches.

Beauvallet, de la Comédie-Française, vient de mourir à Passy, à soixante-douze ans. Il était fort bien doué; par malheur, il a abusé de la facilité que lui avait donnée le sort pour vouloir faire trop de choses à la fois. Bon comédien, tragédien passable, il se piquait aussi d'être poète, ce qui l'a poussé à faire des vers qui ne devaient pas vivre. A ses premiers débuts dans la vie, il avait commencé par étudier la peinture chez Paul Delaroche. Un jour que Casimir Delavigne visitait l'atelier, on lui amena l'élève qui se mit à déclamer des vers, une des Messéniennes, celle où trois femmes, trois Muses, apparaissent à Napoléon pour lui prédire tout à tour sa grandeur et sa chute.

--Mon cher monsieur, dit l'auteur des Vêpres siciliennes, il se peut que vous fassiez quelque chose en peinture; cependant je suis sûr que vous réussiriez au théâtre.

Il n'en fallut pas plus pour enflammer la tête du jeune homme. Beauvallet jeta là ses crayons et sa palette pour aller au Conservatoire; après les études indispensables à un débutant, il fut engagé à l'Ambigu, où il joua, non sans succès, le drame d'alors. En ce temps-là, le boulevard oscillait entre les œuvres de la vieille école sentimentale et les premières tentatives du romantisme. Le nouveau venu trouva moyen de se mettre en relief dans ce genre bizarre; il se fit un nom en jouant Caravage, une histoire arrangée de peintre italien. Sa belle prestance, une voix de tonnerre, un soin merveilleux dans l'art de s'arranger un costume, ne pouvaient manquer de le faire mettre en évidence. Le Théâtre-Français ne pouvait manquer de lui ouvrir très-prochainement ses portes. Un jour, en 1833, quand Victor Hugo donna Angelo, tyran de Padoue, ce fut à Beauvallet qu'il confia le principal rôle. Il avait à côté de lui, pour lui donner la réplique, deux des grandes actrices de l'époque, Mlle Mars et Mme Dorval. Il fallait entendre le superbe podestat lorsque, s'avançant sur la scène, d'un air tout à la fois effrayé et menaçant, il récitait le grand monologue sur le Conseil des Dix. Sans mentir, c'était à donner la chair de poule.