Hélas! bien que je me sois souvent fait ces réflexions si sages et que j'aie longtemps lutté courageusement contre les invites que m'envoyaient chaque année, avec une persistance aussi touchante qu'intéressée, les «chers camarades» des divers lycées où j'ai passé, j'ai dû céder à la fin... Et moi aussi, maintenant, je fais partie d'une association de Labadens! Et moi aussi, je mange une fois par an le saumon sauce verte, qu'accompagne le filet madère, et qu'arrose le champagne officinal. Moi aussi j'entends des discours, j'en fais même! Et je distribue des médailles en vermeil à de jeunes potaches qui partagent leur temps entre les chagrins d'Ulysse et les matchs du lendit! Voilà ce qu'on gagne de plus clair à la notoriété.
J'étais donc, certain samedi de la présente année, entré vers sept heures du soir chez le grand Véfour, où se passent d'ordinaire ces assemblées spéciales, et je déposais mon pardessus au vestiaire, quand je m'entendis interpeller par une voix inconnue, tandis que je recevais sur le ventre une tape qui voulait être amicale, mais que je jugeai parfaitement incongrue.
--Eh bien! donc, on ne reconnaît pas les vieux copains? Allons! dis vite bonjour! espèce d'homme de lettres.
Je regardai un peu ahuri. J'avais devant moi un gros homme, tout court, tout rond, dont le crâne en poire émergeait de quelques cheveux grisonnants, prolongés de chaque côté des joues par deux favoris filasse. Cette silhouette rappelait bien plutôt une praline dans de l'étoupe que la physionomie de quelqu'un que j'aie jamais connu.
--Désolé, mon cher, balbutiai-je... je ne vois pas très bien... et puis on change, tu sais... tout le monde change...
--Eh! parbleu, si on change!! Mais quand on a été voisin d'étude, que diable! on se reconnaît. Je t'ai bien reconnu tout de suite, moi. Poteau, je suis Poteau... Tu ne te rappelles pas?...
--Ah! parfaitement! Poteau... ah! très bien! Et... qu'est-ce que tu fais?
--Je ne fais rien! Je vis de mes rentes... J'ai été avoué en province, j'ai fait mes affaires, vendu ma charge, et maintenant je me repose... Dis donc, je m'asseois à côté de toi: nous causerons du vieux temps, hein? quand nous faisions enrager les pions... Et puis, tu sais, puisque je te retrouve, toi qui es dans les journaux, tu me donneras des billets de théâtre... Allons, viens!...
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* *
J'allai, et nous nous assîmes. Poteau se mit en devoir de faire repasser une à une devant moi toutes nos aventures de collège, qu'il me racontait, la bouche pleine, avec des gestes exubérants, et un gros rire épais. Il y avait celle de notre vaguemestre, un brave Alsacien, ancien tambour de la garde royale, qui venait crier les lettres dans la cour et aboyait: «Monsir Botot!» Or, comme nous avions un autre camarade réellement nommé Botot, nous nous faisions un malin plaisir de prendre la lettre, de la donner à celui des deux à qui elle n'était pas destinée, et d'envoyer celui-ci protester auprès du vaguemestre.