--Ce n'est pas pour moi cette lettre, vieux prétorien!
Ce mot de prétorien, que le pauvre homme ne comprenait évidemment pas, avait la propriété de l'exaspérer.
--Ch'ai bas tit Botot, ch'ai tit Podot, criait-il la face injectée et la moustache raidie. Fous êtes tous des calobins!
Il y avait aussi l'histoire du roman, que le camarade Poteau se remémorait avec délices.
--Tu te rappelles bien le jour où j'ai été si bien refait sur les quais?
--Non, pas du tout.
--Mais si, nous étions en promenade, à la queue leu-leu, et nous longions les boutiques de bouquinistes. Moi, tu sais, j'ai toujours aimé la littérature, et j'étais constamment puni parce qu'on me confisquait des livres défendus. Voilà que, tout à coup, je vois s'étaler dans un éventaire un livre superbe, sur le dos duquel je lis le mot «roman». Au-dessus, était une étiquette portant en gros caractères la mention «50 centimes». Vite, je tire dix sous de ma poche, je les lance dans l'éventaire, et je saisis le bouquin que je cache sous mon caban. Nous rentrions au lycée: je jette sur mon acquisition un regard curieux et rapide, et qu'est-ce que je lis... «Roman history...» une histoire romaine... et en anglais encore, moi qui ne savais pas un traître mot de cette langue, et qui suivais le cours d'allemand!
Cette fois, je ne pus m'empêcher de rire en voyant l'air déconfit que prenait encore la figure de mon gros voisin, au souvenir si lointain pourtant de sa mésaventure.
--Et... tu as conservé ton goût pour les lettres? lui dis-je.
--Naturellement. Seulement, tu comprends, quand on est avoué, on n'a pas beaucoup le temps... mais le théâtre, par exemple, je l'adore, et je compte bien...