Le président réclamait le silence. L'heure solennelle des toasts arrivait: je les écoutai tous sans faiblir; puis je lus le rapport dont j'avais été chargé sur les prix d'application et de bonne conduite, et je m'enfuis à l'anglaise, prétextant une affaire pressante au journal. Poteau m'avait accompagné jusqu'à la porte et en m'aidant à mettre mon pardessus:
--Tu sais, je compte sur toi... et quand on te jouera une pièce, ne m'oublie pas pour la première, au moins.
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Je ne pensais plus depuis longtemps déjà ni à Poteau, ni au vaguemestre, ni à l'histoire romaine, ni aux Labadens que je retrouverai seulement l'année prochaine, quand l'autre jour le hasard m'a remis, pour une heure, en présence de mon ex-voisin d'étude et de banquet.
C'était à Versailles, sur la glace. J'étais allé patiner là-bas, dans le cadre féérique des hautes futaies blanches de givre, au pied du château désert, abri mystérieux de tant de grandeurs déchues et de tant de grâces oubliées, sur ce canal immense dont il semble qu'on ne doive jamais atteindre le bout. Dans le parc, on chassait, et les coups de feu de chaque trac nous arrivaient, répercutés par l'écho, avec le crépitement pareil à une mousqueterie de bataille. Et, tout en me laissant emporter à travers l'espace, je m'isolais dans le passé qui revit ici dans chaque bosquet, dans chaque statue, dans chaque arbre. Il me semblait que la brume tombant sur les pelouses allait se déchirer, que j'allais voir tout-à-coup, des fourrés, surgir des seigneurs poudrés faisant escorte à un homme de haute mine, qu'ils salueraient du nom de maître et de roi, tandis que des valets à grande perruque viendraient, un genou en terre, déposer devant lui faisans et chevreuils encore sanglants. Puis, de l'autre côté, je voyais un cortège de femmes exquises, dont les pelisses de renard bleu flottaient sur leurs larges paniers, descendre lentement le grand escalier de la terrasse, s'asseoir dans des traîneaux de laque et d'or, et venir jusqu'à moi, glisser en des courbes gracieuses, tandis que des Sylvains moqueurs les regardaient. Mes yeux, métamorphosés par la magique influence du cadre, ne voyaient plus les grotesques chapeaux ronds, les jaquettes quadrillées, les êtres barbus et mal vêtus qui s'agitaient autour de moi. Ils n'avaient plus devant eux qu'un tableau de Watteau ou de Laneret, enveloppé dans la buée d'or d'un horizon immense, où le soleil se couchait dans un crépuscule flamboyant.
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Je fus tiré de ma rêverie par une voix étranglée qui disait mon nom, et par une main qui me saisit le bras brusquement, au risque de me faire tomber sur la glace.
--Ah! c'est toi! me dit l'affreux Poteau. Ah! je bénis le ciel, par exemple! Ah! tu vas m'aider!
J'allais certainement envoyer l'intrus à tous les diables, et l'accueillir comme on fait d'ordinaire à un chien qui apparaît au milieu d'un jeu de quilles... mais je me trouvais en face d'une figure tellement déconfite, tellement ravagée, tellement risible, que je me contins.
--A quoi faire? répondis-je quand j'eus repris mon équilibre.