--Ce cloisonné! dit un des ambassadeurs. Mais c'est là une pièce des plus rares, un morceau de choix. Du onzième siècle. Il serait déjà précieux chez nous.
--Et à combien l'estimez-vous?
--Mais, dit le Siamois, il vaut bien de quinze à vingt mille francs!
Comment la marchande apprit-elle la visite et le propos de l'ambassadeur? Je l'ignore. Mais elle l'apprit, cria, tempêta, parla de procès. On l'avait trompée. Elle demandait la résiliation de la vente. Elle alla clabauder chez des députés, nos maîtres. On parla d'interpellation. Le ministre alors transigea. On offrit à la marchande un groupe de Sèvres qu'elle accepta et qu'elle vendit. Mais l'histoire prouve que, comme tout bon chien de chasse, aux curiosités Champfleury avait du nez.
Il avait aussi des amis. On le voit à la liste de ses correspondants.
Des amis et des plus huppés. Ce Wagner, dont on célèbre le génie sur tous les tons et dont on réclame le répertoire sur la scène de l'Opéra comme on demanderait le Messie, Richard Wagner, Champfleury le défendit, le loua un des premiers.
On trouvera--ou l'on a trouvé, car c'est vendu maintenant--parmi les autographes de Champfleury des lettres fort intéressantes relatives aux répétitions du Tannhauser et, à la date du 16 mars 1870--quatre mois avant la guerre--Richard Wagner écrivait de Lucerne à Champfleury, en français, une lettre où il lui parle de ses espérances favorites à lui Wagner, «la fusion de l'esprit français et de l'esprit germanique».
Et quelques mois après le maître-musicien insultait niaisement Paris assiégé et écrivait son Chœur des rats.. Mais, en mars, il disait:
«Vous savez que j'ai toujours eu l'idée de l'érection à Paris d'un théâtre international où seraient données, dans leur langue, les grandes œuvres des diverses nations. Seule la France, et Paris en particulier, saurait relier en un faisceau des productions hétérogènes en apparence, dont la connaissance exacte est, selon moi, indispensable au développement intellectuel et moral d'un peuple. Parmi les œuvres françaises qui devraient être données sur cette scène exceptionnelle, très indépendante des intérêts du jour, celles de Méhul tiendraient une première place...»
Richard Wagner se réclamant d'un génie français, voilà un comble!