Et le rôle de la censure commence. La pièce, inscrite à son arrivée sur un registre ad hoc, est confiée à l'un des censeurs pour qu'il en prenne connaissance et qu'il examine si elle ne porte atteinte ni à la morale ni à la religion, si elle ne touche pas à la politique, si elle ne contient rien qui puisse--ça, c'est le côté diplomatique--nous susciter des ennuis avec les puissances étrangères.
--Voilà bien des choses pour un seul homme! me direz-vous.
Sans doute, mais d'abord ils sont quatre, qui peuvent s'entraider, et puis le genre de la pièce qui leur est soumise, le théâtre qui doit la jouer, le nom de l'auteur, leur sont déjà des indices qui simplifient la besogne. Il est bien évident, par exemple, qu'après quelques pages de la Cagnotte, le censeur chargé de lire la pièce a dû être vite rassuré sur les dangers politiques ou diplomatiques qu'elle était capable de soulever.
M. GEORGES GAUNÉ
La pièce lue, le censeur fait un rapport qui est: favorable, défavorable ou entre les deux.
Prenons le favorable. Dans ce cas le visa est apposé sur le manuscrit, celui-ci rendu au théâtre qui peut, dès lors, faire afficher la pièce et la jouer. Il y a encore la répétition générale, mais nous en reparlerons plus loin.
En cas de rapport «entre les deux», c'est-à-dire lorsqu'une pièce, admise dans son ensemble, contient des passages qui semblent dangereux au censeur, il prend, non pas des ciseaux--les légendaires ciseaux!--mais un crayon, et il indique en marge du manuscrit les passages incriminés. C'est à ce moment que l'auteur entre en scène, il se rend près du censeur pour défendre son texte, l'expliquer au besoin.
Et comme auteurs et censeurs finissent forcément par se connaître, l'entrevue n'a rien de solennel.
Le censeur s'excuse des quelques petites corrections insignifiantes qu'il croit devoir demander. L'auteur se déclare prêt à modifier tout ce qu'on voudra. Tout cela est du dernier galant, jusqu'au moment où l'on en vient aux mains. Alors changement de tableau! Les «corrections insignifiantes» deviennent un vrai massacre, et le «tout ce qu'on voudra» se change en: «je ne changerai pas un mot!»