Puis l'apaisement, les raisonnements, sinon la raison, une bonne volonté de part et d'autre, une première concession, un passage atténué, un mot restitué, la morale finit par se déclarer contente, la politique satisfaite, et le visa est accordé.

Je dois ajouter que les choses ne se passent pas toujours aussi bien entre auteurs et censeurs. Quand ils n'arrivent pas à tomber d'accord, que les modifications demandées ne sont pas consenties, le censeur, que son caractère de «consultatif» empêche de trancher le différend, fait sur la pièce un rapport concluant à sa non-autorisation telle quelle. Ce rapport est remis au directeur des Beaux-Arts, qui émet son avis, et enfin au ministre, qui seul a voix délibérative. Il approuve les conclusions du censeur ou passe outre s'il le juge convenable.

Il ressort de là qu'une œuvre, autorisée ou interdite par la censure, comme on dit couramment, l'est en réalité par le ministre qui a seul qualité pour prendre une décision. Il peut même arriver qu'une pièce soit autorisée sans passer par la censure, si le ministre, connaissant l'œuvre, en autorise la représentation sans demander de rapport à l'inspection des théâtres.

Nous avons dit qu'une fois la pièce visée, elle pouvait être jouée. Ce n'est pas tout à fait exact, car il y a encore la répétition générale dont j'ai parlé plus haut.

La censure y est convoquée, afin de se rendre compte que l'interprétation ne donne pas à la pièce une physionomie nouvelle qui aurait pu échapper à la lecture, sans compter les costumes qui sont l'objet d'un examen assez délicat, surtout quand il s'agit de revues, de ballets, et de certaines pièces des théâtres de troisième ordre, dont le souci littéraire s'attache moins à dévoiler sur la scène les travers de nos contemporains que les bras et les jambes de nos contemporaines. Alors le censeur se voit dans la nécessité--bien cruelle souvent--de signaler un décolletage trop bas, une jupe trop courte, et, faisant tort à sa réputation de coupe-toujours, c'est lui, au contraire, qui demande qu'on ajoute et qu'on allonge!

Enfin, le jour de la première représentation, la censure est également présente. Elle constate ainsi que la pièce est bien jouée conformément au texte visé et qu'aucune surprise n'a été réservée pour ce jour-là. C'est ce qui eut lieu pour Vautrin de Balzac où, dans la scène du galérien arrivant en général mexicain, Frédérick Lemaitre s'était fait la tête de Louis-Philippe.

On voit l'effet! Et bien inattendu, car il était assez difficile de le prévoir à la lecture du manuscrit.

Après la première représentation, le rôle de la censure se trouve terminé, ou à peu près, car il lui reste toujours le soin de veiller à ce que le texte de la pièce soit respecté pendant toute la durée des représentations.

C'est là un soin dont elle n'abuse pas. Je n'oserais même pas affirmer qu'elle en use.

Il suffit d'ailleurs de voir une pièce à la centième pour juger de la part de collaboration que prennent peu à peu les artistes à l'œuvre de l'auteur. Collaboration qui échappe nécessairement aux censeurs, à moins que l'un d'eux ne se trouve, par hasard, dans la salle et ne fasse des observations.