Mais il s'agit bien de fêtes! Que de morts, et de morts glorieux! Janvier a fini sur ces deux nouvelles, dont l'une était triste et l'autre joyeuse, la mort de Meissonier et la démission de Crispi. Ainsi il est tombé, M. Crispi, brusquement, alors qu'on semblait ne s'y attendre guère. L'événement est gros de conséquences; mais il faut laisser aux politiciens le soin d'épiloguer là-dessus. Les pertes de l'art français, Meissonier, Chaplin, rentrent plus directement dans l'ordre de nos causeries.

Chaplin! le peintre des roses et des lis. Un Fragonard fin de siècle. Anglais d'origine aussi, avec quelques tubes de la couleur de Gainsborough sur sa palette. Il savait donner à la chair féminine une transparence, un charme exquis. Et quand on pense qu'il avait débuté par des paysanneries! Avec des paysannes en robes de bure et des rouliers ou des bergers en limousines rayées! Sans compter les cochons. Chaplin voulait, en sa jeunesse, se faire le peintre des cochons. Il leur donnait aussi de doux et jolis petits tons roses comme Charles Jacques.

«Animal-roi, cher ange!» disait du cochon Charles Monselet le gourmand. Chaplin abandonna bientôt le rôle d'animalier et se fit le peintre des élégances, des décorations agréables, des dessus de portes et des plafonds à la Boucher. Le boudoir de l'impératrice Eugénie aux Tuileries était peint par Chaplin. Une fête des yeux. Ah! la coquette et séduisante bonbonnière! Un souvenir envolé! Au loin la femme, au tombeau le peintre, en cendres le boudoir!

Quand on lui reprochait de faire joli, Chaplin répondait, avec son élégance de gentleman:

--Ribot a bien le droit de voir noir. Je réclame le droit de voir rose. Le rose est dans la nature!

Et il avait raison, l'élégant et puissant artiste, car il y a souvent plus de puissance dans le goût que dans la brutalité. Je n'adresse pas ce dernier mot à M. Ribot qui est un grand peintre.

J'ai déjà lu que Meissonier, lui, n'était pas un grand peintre. Parce que ses tableaux sont petits, on lui dénie le premier rang. Mais telle petite toile de Meissonier durera plus que bien des ambitieuses machines. Il est des tableaux de Meissonier qu'on admirera encore dans des siècles, comme les Flamands.

Un jour, quelqu'un lui dit:

--Savez-vous ce que j'aimerais avoir fait dans ce siècle, en peinture? Ce sont vos petits bonshommes.

Meissonier se montra froissé du mot et pourtant je ne sais pas de compliment qui dût, en vérité, lui être plus profondément agréable. Le peintre de ces petits bonshommes était, comme on dit en langage d'atelier, un grand bonhomme.