Et bon, et naïf, et désintéressé!

--Mais chut, disait-il un soir à un ami, j'ai revu dernièrement chez Secrétan ma Rixe; j'ai regardé cela comme si je ne connaissais pas la toile. Eh bien, c'est vraiment beau!

Ne voyez là que l'accent de sincérité et, disons-le, de vérité.

Désintéressé, ah! certes! En ces dernières années où il passait pour vendre tout ce qu'il voulait, pour gagner des sommes folles, il gardait chez lui des toiles inachevées dont on lui offrait des prix considérables et qu'il ne voulait point livrer parce qu'il n'en était pas satisfait. Et cependant les prix offerts eussent été les bienvenus.

--Je ne vends pas, disait-il, je travaille beaucoup, je cherche, je commence plusieurs tableaux, j'en achève quelques-uns, mais, au total, je ne vends pas!

Et c'était vrai. Ce laborieux était inaccessible à toute pensée de spéculation. Sans doute il avait des fiertés lorsqu'il apprenait que ses tableaux atteignaient des prix quasi-fabuleux et il souriait alors en se souvenant qu'il avait jadis, pour Curmer, fait des dessins sur bois à vingt francs le dessin, et des chefs-d'œuvre!

--Le jour j'allais à la Bibliothèque pour chercher des documents, la nuit je ne dormais pas, je travaillais et je tombais de fatigue, le matin. Mais le dessin était fait, et Curmer était content.

Et c'était Paul et Virginie, c'était Lazarille de Tormes, qu'il illustrait ainsi!

Quelqu'un qui connaissait de près Meissonier m'a assuré que le peintre écrit et laisse des mémoires.

--Il m'en a lu des fragments un soir, me dit M. T..., et rien n'est plus touchant que l'histoire de ses débuts racontée par lui, sa visite aux frères Johannot, Alfred et Tony, qui lui mirent le pied à l'étrier.