M. le comte de Mun, au nom de la droite, a accepté la discussion dans les termes où la posait M. Clémenceau, en sorte que, pour faire suite au centenaire de 1889, nous avons eu ce spectacle significatif des deux partis se dressant l'un en face de l'autre comme si un siècle ne s'était pas écoulé depuis le jour où ils étaient aux prises.
Mis en demeure de se prononcer, M. de Freycinet, tout en protestant contre ceux qui évoquaient le «fantôme de la terreur», a déclaré que le gouvernement se considérait comme le dépositaire des conquêtes de la Révolution et qu'il les gardera et avec ceux qui partagent ses sentiments et ses idées.»
Sur ce, on est passé au vote et l'ordre du jour pur et simple accepté par le gouvernement a été voté par 215 voix contre 192.
Cependant la question de Thermidor n'est pas épuisée. Elle reviendra forcément devant la Chambre, car M. Antonin Proust et M. Le Senne ont déposé chacun une proposition de loi qui tend au même but, la suppression de la Censure. On se demande, en effet, à quoi sert cette institution, si, après qu'elle a donné son visa à une pièce, on regarde comme justifiées les protestations de ceux qui en empêchent la représentation, sous prétexte qu'elle contient un outrage au régime que le pays s'est donné? Il sera curieux de voir comment, après son vote sur l'interpellation de M. Fouquier, la Chambre tranchera cette délicate question.
--Les séances suivantes ont été consacrées à la discussion de la loi sur le travail des femmes et des enfants dans les manufactures, loi votée par le Sénat.
Italie: la chute de M. Crispi.--Lorsqu'aux élections générales de novembre dernier, M. Crispi remporta la victoire que l'on sait, nous faisions remarquer que cependant l'opposition avait gagné partout du terrain. Certes, il était difficile de prévoir alors que le triomphateur du jour était aussi près de sa perte, mais on pouvait avoir le pressentiment des difficultés qu'il allait rencontrer.
Ces difficultés, qui sont surtout d'ordre économique et financier, ont été exposées, il y a peu de jours, par le ministre des finances, M. Grimaldi, qui, sans pousser les choses au noir, a cru cependant devoir faire connaître l'état des ressources de son pays.
Or, M. Grimaldi accuse 75 millions de déficit pour l'exercice 1888-89, autant pour 1889-90, 50 millions pour 1890-91 et même somme pour l'exercice qui commence. Ce sont là des chiffres officiels et, à ce titre, suspects d'être quelque peu optimistes, si ce mot est de mise en cette circonstance. M. Grimaldi a reconnu, en outre, que l'Italie subissait une crise sérieuse qui l'atteignait à la fois dans ses intérêts agricoles et industriels.
C'est qu'en effet les charges militaires, qui pèsent sur toutes les nations qui ont le triste privilège de jouer un rôle en Europe, sont particulièrement lourdes pour l'Italie qui voit les impôts s'accroître constamment sans résultats appréciables pour sa gloire. Aussi quand est venue la discussion sur les remaniements de taxes, ce qui, dans tous les pays du monde, veut dire augmentation d'impôts, ceux-là mêmes parmi les députés qui avaient été élus avec l'appui du gouvernement se sont-ils sentis mal à l'aise. Ils savent que le pays a déjà grand'peine à supporter les taxes anciennes et auxquelles ils s'est déjà difficilement résigné; comment lui en imposer de nouvelles?
La majorité était donc impatiente, nerveuse. M. Luzzati, rapporteur du projet de loi présenté par le ministre, a commencé par le défendre. M. di Rudini l'a soutenu, au nom de ses amis de la majorité, tandis que Nicotera et M. Imbriani l'ont attaqué avec violence. M. Crispi est alors monté lui-même à la tribune pour faire l'apologie de sa politique. Mais il ne s'en est pas tenu là, et dans un mouvement oratoire, dont il n'a peut-être pas calculé l'effet--malgré ce qu'on en a dit-il s'est emporté contre la politique suivie, avant son arrivée au pouvoir, non seulement par ceux qui avaient été ses adversaires, mais même par ceux qui avaient été ses amis.