Peut-être pensent-ils, ces êtres. La brute a aussi ses mélancolies, et le Bœuf gras promené parmi les multitudes, avec ses cornes dorées et son caparaçon de velours, a peut-être, dans les fanfares et les cornets à bouquin, le sentiment de ce qui l'attend au bout de la route: le coup de maillet du sacrificateur. Oh! le plaisant divertissement! Un bœuf qu'on promène et qu'on va tuer!

La vie, après tout, est si monotone qu'on peut bien lui demander de petites distractions pittoresques, fût-ce la promenade d'un bœuf le long de nos boulevards. Ah! le malheureux carnaval! Il est passe et il n'a pas existé! Il se réveillera à moitié dans peu de jours pour la mi-carême et ce sera tout. Ce mot de Carnaval n'en a pas moins un tel attrait, une telle sonorité de grelots et de gaîté, que les Romains l'ont exploité jusque chez nous et que de gigantesques affiches avec une pittoresque image de Marchetti attiraient les yeux rue Vivienne et faisaient scintiller ces mots: Carnaval de Rome!

Et quelle envie de partir, de jeter et de recevoir des mocoli le long du Corso et de revoir l'Italie qui n'est plus ou ne semble plus l'Italie de M. Crispi, mais qui est celle de M. di Rudini! Il faudrait ne pas avoir lu Monte-Cristo pour n'avoir pas la tentation folle d'assister au carnaval de Rome. Hélas! cette tentation, j'y ai résisté malgré moi et malgré la belle affiche-image de la rue Vivienne. Je suis resté à Paris et j'ai vu défiler les quatorze ou quinze gavroches qui constituent la mascarade annuelle de la population parisienne.

Gavroches éternels qui auraient sifflé Lohengrin si on l'avait joué à l'Eden et qui, fort heureusement, ne se trouvaient pas à Rouen samedi lorsque le Théâtre des Arts a monté l'œuvre de Wagner. Et n'est-ce pas admirable et abominable à la fois que je doive prendre le train du Havre si je veux écouter Lohengrin et qu'il ne me soit pas permis, de par la volonté des fameux marmitons révoltés, qu'il me soit interdit de voir cet opéra rue Boudreau ou ailleurs? Mais pourquoi joue-t-on Meyerbeer à l'Opéra? Il est, et il était foncièrement allemand. Moralité: La bêtise est décidément très bête et il n'y a rien à faire avec elle.

Donc, Wagner à Paris insulte le patriotisme et il ne l'insulte pas à Rouen. Bien plus, à Paris même il ne l'insulte pas dans une salle de concert et il l'insulterait dans un théâtre. C'est un imbroglio des plus singuliers. On s'y perd.

Du reste, Paris est très bien sans Lohengrin. Il danse, Paris. Il dîne, Paris. Le bal de l'Hôtel-de-Ville a été brillant, l'autre soir, et Mac-Nab, feu Mac-Nab n'aurait pas eu à railler les invités. Et puis, nous avons des amazones du Dahomey au jardin d'Acclimatation.

Ces fameuses amazones qui se ruaient sur nos tirailleurs, là-bas, et qui dansaient autour des prisonniers, à Wydah, nous allons les voir de près et leur donner de petits sous, pacifiquement. Au lieu de la danse de Mort, les amazones danseront la danse du Ventre et l'exhibition de toute cette chair noire va nous sembler comme un post-scriptum de l'Exposition.

Il paraît que ces amazones font l'exercice du fusil comme de vieux grognards. Présentez harmes! Harmes bras! En outre, elles sont escortées de féticheurs dont les tours d'adresse ressemblent fort à ceux des Aïssaouas qui faisaient trembler les âmes sensibles et fouettaient les nerfs des Parisiennes en sortant leurs yeux de leurs orbites et en avalant des serpents.

--Avaler des couleuvres, ce n'est pas bien malin, disait A. B. il n'y a pas besoin d'être Aïssaoua; il suffit d'être un homme public pour ça!

Les féticheurs du Dahomey n'avalent peut-être pas des couleuvres, mais ils s'enfoncent des pointes d'ivoire dans les narines, et ils se tailladent les bras avec des rasoirs. Le sang coule, et ils ne souffrent pas. Tour de passe-passe, insensibilisation morbide, peu importe; le fait est là.