--Ce sont des fils du Dahomey fin de siècle, s'écriait un reporter en les voyant.
Fin de siècle! On abuse du mot, vraiment. On le retrouve partout.
Le chanteur en habit rouge, Kam-Hill, qui s'appellerait Camille s'il n'était pas fin de siècle, est le chansonnettier «fin de siècle» comme Yvette Guibert en est la chanteuse. Celle-ci se lève décidément sur Paris comme une étoile grandissante. On court l'entendre chez Bodinier, commentée par M. Hugues Le Roux, comme s'il s'agissait de M. Bellaigue lui-même, le favori du public select des Conférences d'Application. Chéret popularise l'image d'Yvette, et tapisse Paris d'une affiche où, blonde, mince, blanche, avec de longs gants noirs sur ses bras de marbre, Mlle Guilbert apparaît, à la fois attirante et inquiétante, dans une apothéose polychrome.
C'est son flegme, sa grâce étrange, un peu morbide, qui fait le succès d'Yvette Guilbert chantant les chansons de Xanrof, les Quatre étudiants, ou encore le Sergent de Sarah Bernhardt, faubourg Saint-Denis, chez Bodinier ou au Nouveau-Cirque. Car elle est ubiquiste, la chanteuse fin de siècle.
Elle a son public, elle aura bientôt ses poètes. Connaissez-vous Aristide Bruant, le chansonnier du Mirliton, un de ces cabarets littéraires qui imitent le Chat Noir? Ce Bruant s'est fait le chantre populaire des petits, des pauvres, des souffrants, des pelés et des galeux de la vie parisienne. Talent âpre, dur, terrible, d'une ironie à la Vallès. Il décrit les mélancolies tachées de sang des rôdeurs, les sommeils haineux des meurt-de-faim. Telle de ses chansons, intitulée Heureux, est poignante comme la déposition d'un vagabond devant une cour d'assises.
Heureux! Le pauvre diable sans logis dont Aristide Bruant raconte l'odyssée est heureux parce qu'il s'endort l'hiver dans un tuyau d'égout.
Y a les tuyaux ousque l'on couche.
Pour pas s'enrhumer, on les bouche
En pendant un sac à chaque bout;
Fait chaud là-dedans comm' dans un' cave!