On dirait que ce Parisien de 1891 a retrouvé, en le rendant plus cruellement tragique, un écho des refrains de Villon. Il s'endort, le hère, il rêve, le gueux errant, dans le tuyau qui l'abrite contre la neige, la bise, l'onglée, la pneumonie:

On ronfle, on fait son tuyau d'orgue,

Et l'tuyau ronfle encor' plus fort...

Alors on sent comme un' caresse,

On s'allong' comme dans un bon pieu...

Et l'on rêve qu'on est à la messe

Où qu' dans 1' temps on priait 1' bon Dieu!

Je songeais à ces chansons terribles de Bruant--dont je vous ai déjà parlé, je crois--ces temps derniers, alors que le froid poussait, de tous ses aiguillons, les pauvres diables transis vers les asiles.

C'est aussi le Courrier de Paris, le courrier de la misère. Yvette Guilbert ne va pas jusqu'à ces refrains ultra-réalistes; elle les côtoie.

Mais on doit les chanter--ou en chanter d'approchant--dans ce cabaret de la rue des Anglais, qu'il a été de mode parmi nos élégantes et nos curieuses, de visiter à l'égal du Chat Noir, le cabaret du Père Lunette! Une des verrues et des étrangetés de Paris. L'antre des alcooliques et des névrosés, on y va pour toucher du doigt les plaies sociales. Des êtres hâves, hypnotisés par un rêve d'absinthe ou d'eau-de-vie, regardent à travers un brouillard opaque. Il y a des charbonnages grossiers sur les murs. Un poète du lieu chante des chansons à ces clients bizarres qui écoutent et n'entendent pas. Ah! ce cabaret de la rue des Anglais! Un coin de maladrerie parisienne, une antichambre de l'hospice et de la prison. On l'appelle le Père Lunette je ne sais pourquoi; peut-être tout simplement parce qu'il y a sur la porte vitrée qui sert d'entrée une paire de lunettes peintes. Le père Lunette, le patron, s'est d'ailleurs retiré ou il est mort, et c'est sa fille qui tient l'établissement. L'autre soir, le sang y a coulé. Un forcené s'est jeté avec un tranchet sur la patronne, il l'a frappée, puis, ça et là, dans le tas, il a cogné, fendant les chairs, ouvrant les crânes. Une boucherie dans une fosse aux bêtes brutes. Un garçon de l'établissement a assommé le meurtrier d'un coup de carafe et--chose sinistre--une fille, une fille hébétée, regardait tout cela, cette cohue, cette tuerie, en riant d'un rire bête. Alors le forcené l'a frappée. Elle n'a pas bronché. Blessée, elle riait toujours. On l'a emportée à l'hôpital à demi-morte. En vérité, je ne sais rien de plus effrayant dans la vie sauvage. Les impassibles féticheurs du Dahomey ne sont pas plus insensibles que ces être abrutis par l'alcool. Et c'est Paris! Et c'est un coin de Paris qu'on peut voir, à vingt minutes du boulevard des Italiens, en voiture. Ah! elle est factice, en réalité, notre civilisation! Grattez le policé, vous trouverez le gibier de police.