Il y a loin du cabaret du Père Lunette aux petits salons que nous offrent tous les ans les peintres, ceux-là, rue Royale, à l'Épatant, ceux-là, rue Volney, au Cercle Volney. C'est un peu toujours la même chose, mais c'est toujours intéressant. On entend à peu près les mêmes propos, à un an de distance, mais ils font toujours plaisir--aux peintres.

--Avez-vous vu le Carolus?... Et le Détaille?... Où sont les Bonnat?... Tiens, Gérôme s'est peint lui-même. Il s'est peint sculptant; il se sculptera peignant, et nous y gagnerons un joli tableau et une jolie statue.

Au fond, ces exhibitions rassurent. Les maîtres meurent, mais les générations poussent, et l'art français reste solide. Les jeunes, Gervex, Friant, Muenier (a-t-il exposé, Muenier?) Doucet, donnent des œuvres hors de pair et promettent des chefs-d'œuvre. Jules Lefebvre nous charme toujours par ses féminités délicates, ce Jules Lefebvre qui remplacera Meissonier à l'Institut, si on ne lui préfère pas Puvis de Chavannes.--Et tandis que les petits salons de peinture s'ouvrent, les salons où l'on cause s'illuminent. On y a beaucoup parlé de la saisie des bagages de la Patti à Berlin. On a perdu un lundi gras chez la marquise de Blocqueville, prise par l'influenza; mais, ce même jour, Mme Anaïs Ségalas avait l'idée de faire jouer chez elle le Pater de Coppée. A quand Thermidor? De Nice, les dépêches les plus fleuries nous arrivent, constatant le succès des Troyens de Berlioz et du carnaval méditerranéen. Ah! que j'aurais volontiers applaudi cette Chute de Troie et cette fête des roses! Mais ne quitte point Paris qui veut. Et je m'en console.

Rastignac.

ROME CAPITALE

--«Ah! si vous aviez vu Rachel!» ont accoutumé de s'écrier les barbons qu'on rencontre au Théâtre-Français un soir de belle première. «Eh! non, nous ne l'avons pas vue, étant nés trop tard, fort heureusement, ripostons-nous avec impertinence. Mais aussi, nous pourrons dire à nos neveux: «Ah! si vous aviez vu Sarah Bernhardt!»

Nous avons raison, parce qu'il n'y a pas d'hommes, et encore moins de comédiens nécessaires. Faute d'un moine, le couvent ne chôme pas. Mais quand les gens qui ont vécu dans la Rome Pontificale disent aux nouveaux-venus:--«Que ne l'avez-vous connue il y a vingt ans!» c'est autre chose, et il n'y a pas de quoi rire. Rome est une ville unique, qui ne peut pas être remplacée. Ce n'est même pas une ville: c'est la ville, l'Urbs.

«Rome n'appartient pas à l'Italie, me disait l'autre jour un grand artiste qui a la religion de la Ville Éternelle, et que je ne nommerai pas, crainte que l'odieuse politique s'empare de ce propos pour en dénaturer le sens; elle appartient au monde.» Ce caractère extra-national et super-humain, elle le conservait intact sous la grande ombre du Saint-Siège, abstraction spirituelle, universelle et sacrée. Elle l'a perdu le jour où, en entrant par la brèche de la porte Pie dans la capitale de l'Occident, berceau du monde moderne nourri avec les deux jumeaux par la louve du Palatin, les bersagliers piémontais en ont fait la vulgaire capitale d'une monarchie constitutionnelle.

C'était sans doute fatal, mais c'est triste. En s'emparant de Rome, dans leur ambition après tout légitime de se mettre cette couronne au front, qu'en ont fait les Italiens? Ou, plutôt, que sont-ils en train d'en faire, car ce n'est pas en moins d'un quart de siècle qu'on bouleverse une ville édifiée sur les ruines superposées depuis trois mille ans des rois et de la République, des césars et des barbares, du moyen-âge féodal et de la Renaissance princière, du paganisme effondré dans les magnifiques corruptions d'une décadence monstrueuse, et de la splendeur apostolique née du sang des martyrs.

La psychologie de l'impression première donnée par Rome est curieusement compliquée. On a beau s'efforcer de tout oublier pour devenir l'être purement sensationnel que doit être le voyageur sincère, comment réussirait-on à s'affranchir absolument de l'obsession des souvenirs classiques, de la tyrannie de l'idée littéraire, préconçue et impersonnelle, imposée par les lectures, de la violence exercée sur l'esprit par l'éducation artistique? Qu'est-ce qui vaudrait le mieux, être très naïf ou très raffiné? Je ne crois guère à la justesse d'impression de l'innocence intellectuelle; d'autre part, une préparation trop complète entrave la liberté du jugement. Le mieux, j'imagine, est encore l'extrême raffinement,--ce raffinement excessif que les sages appellent de la perversité d'esprit--car c'est l'état d'âme qui est le plus susceptible de naïveté intelligente.