Seulement on est très malheureux. Quand, arrivant à Rome de l'intérieur de l'Italie, au sortir de la montagne où l'on a longé le Tibre encaissé entre des pentes escarpées couronnées de vieilles villas semblables à des bastilles, on débouche brusquement dans l'immense plaine aride et déserte, coupée de marécages, déroulant indéfiniment vers la mer son tapis jaune et brun, vaguement marbré de vert-de-gris par des haies de pâles roseaux et des bouquets de grêles eucalyptus, et qu'on aperçoit vers l'horizon très clair la coupole de Saint-Pierre trouant le grand ciel bleu, on se sent positivement ému. Est-ce factice, est-ce sincère, chi lo sa?
A coup sûr, on est remué dans ses entrailles intellectuelles, et si bien remué que les horreurs d'une gare ne parviennent pas à faire baisser le baromètre de l'exaltation. On roule enfin dans Rome, les yeux ouverts comme des portes cochères--et jusqu'à destination on ne voit que de larges voies «à l'instar», traversées par de petites rues noires et fort laides, et partout des plâtras tout frais, des briques s'amoncelant jusqu'aux nues, des moellons sur lesquels grincent les outils du tailleur de pierres, des crépis blafards, des badigeons jaunâtres, des enduits jus de carotte ou chocolat--un vaste chantier de constructions.
Sans doute, puisque la population augmente, il faut bien lui bâtir des maisons. Mais pourquoi augmente-t-elle? Les Italiens ne pouvaient-ils laisser Rome aux Romains? Être Romain n'est pas être citoyen d'une ville, mais d'une nation. Appelée au tableau noir de l'école primaire pour y écrire son nom, une petite Transtévérine de six ans traça orgueilleusement ces mots significatifs: «Clélia, Romana». Que viennent faire ici ces envahisseurs étrangers, terrassiers du Piémont et maçons de Lombardie, marchands florentins, journalistes et politiciens napolitains et siciliens? L'enceinte de Rome, ce vieux mur du pape Honorius, en briques sanglantes égratignées de crevasses, avec ses portes couronnées d'inoffensifs créneaux en ruines, enserre un espace qui suffirait à une population de deux millions et demi d'habitants. Ils y sont 330,000, une centaine de mille de plus qu'en la dernière année du pouvoir temporel. C'est déjà trop.
Cette incomparable majesté, cette personnalité superbement impérieuse, ce charme subtil qui conquiert les cœurs les plus rebelles, Rome, en effet, les doit pour une forte part aux aspects solennellement mélancoliques des collines désertes de l'Aventin et du Célius, du sommet du Janicule, des pentes du Vatican, où, dans une paix mystique et un hautain silence, des allées solitaires fuient entre les hautes murailles hérissées de cactus des vignes et des jardins, des couvents et des hospices, que dominent un palmier isolé, planté des mains de saint Dominique, le dôme vert intense d'un grand pin parasol, ou un groupe funèbre de noirs cyprès.
De place en place se dresse un de ces beaux campaniles romains, svelte tour carrée en briques où s'enchâssent des fragments antiques ou bien des plaques de marbres de couleur, ajourée de plusieurs étages d'arcades en plein cintre s'appuyant sur de frêles colonnettes accouplées. C'est une église, dont la chétive façade nue, accostée d'un porche indigent, cache une nef fastueuse et vénérable, où les papes Anaclet et Symmaque ont tenu des consistoires. Devant l'antique autel où l'impératrice Eudoxie et sainte Hélène, mère de Constantin, ont reçu la communion, prient au pied d'une naïve madone ombrienne ou d'un christ byzantin à la face brune, quelques popolane aux yeux brillants sous le mouchoir jaune ou rouge qui recouvre leur lourde chevelure d'un noir bleu, tordue en nœud sur la nuque, et des gaillards trapus, nerveux, basanés, à mine de forbans, agenouillés dans leur feutre pointu.
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Si l'on en sort à l'heure infiniment douce du crépuscule, quand l'Ave Maria sonne aux 365 clochers de Rome, sans qu'aucune autre rumeur de la ville parvienne en ces retraites, hantées seulement par les rares ombres enfroquées de quelques moines bruns, blancs ou noirs, qui regagnent leurs cellules, tandis qu'à l'extrémité d'un vircolo poudreux, un pan de ciel s'allume aux lueurs du soleil couchant--alors on respire bien l'atmosphère conventuelle et méditative de la cité pontificale, on est transporté aux temps évanouis de la grandeur apostolique, on est à Rome enfin. Le jour où ces adorables églises primitives, demi-dévotes, demi-païennes, seraient encastrées dans les alignements bêtes d'une ville moderne et bourgeoise, leur charme serait dissipé, leur parfum évaporé. Elles ne seraient plus que des musées de bibelots sacrés.
Le délire embellisseur a déjà fait bien du mal. Naguère, une grande place herbue et ombragée de yeuses tortues s'étendait, déserte et superbe, devant la basilique constantinienne de Saint-Jean de Latran, en descendant vers les imposants fragments des aqueducs de Claude enclavés dans des jardins, la porte Asinaria et l'église Sainte-Croix de Jérusalem, sanctuaire de précieuses reliques, derrière laquelle s'arrondit l'immense anneau de briques de l'antique amphithéâtre Castrense. Aujourd'hui la perspective en est coupée brutalement par un énorme «bloc» à l'américaine d'affreuses maisons à six étages, lavées de jaune sale, récemment construites sur les terrains de la villa Massini, à côté de l'annexe du palais pontifical de Latran où est renfermée la Scala Santa, vingt-huit degrés de marbre du palais de Pilate à Jérusalem, qu'en souvenir du Sauveur qui les a gravis, on ne monte que sur les genoux.
Et au pied du palais Vatican, déshonorant la cité Léonine, le saint des saints du domaine pontifical, ce beau quartier tout battant neuf, disposé bien géométriquement dans les anciens Prati del Castello, qui jadis verdoyaient le long du Tibre, sous la grande ombre rébarbative du château Saint-Ange. Et ces travaux de régularisation du fleuve inconstant qui, en expiation de ses débordements passés, roule maintenant ses eaux glauques dans un lit élargi de moitié, entre les plus belles murailles blanches et lisses, aux ravalements irréprochables, dont jamais entrepreneur de bâtisses ait eu à se glorifier. Encore cette substitution d'un honnête canal aux berges plates, à un fleuve tumultueux baignant les noires substructions du vieux borgo riverain de Ripetta, se justifie-t-elle par des préoccupations humanitaires. Mais pourquoi balafrer le Tibre de nouveaux ponts Garibaldi et Umberto, d'un style si déplorablement vulgaire? Pourquoi une passerelle tubulaire étale-t-elle son vilain profil au pied du môle d'Adrien? Elle est provisoire, soit, mais le pont de pierre neuve destiné à la remplacer est-il bien nécessaire, car personne n'y passe? Et là-bas, près de l'Ile San Bartolommeo, les vieux hermès à double face du pont Quattre Capi, qu'on n'a pas encore démoli, font la grimace à la belle voûte blanche dont on a coiffé la noire embouchure de la Cloaca Maxima de Tarquin.
C'est une belle chose que le pittoresque, disent les Romains; mais nous avons nos affaires et nos plaisirs, et nous voulons circuler à l'aise chez nous. D'accord. Toutefois ces affaires sont peu de chose, et la parlotte du soir sur la place Colonna, au café Aragno ou au pied de la colonne Antonine, suffit à y pourvoir. Aussi n'ont-ils pas encore osé mettre à exécution le projet d'un pont jeté par-dessus le Forum pour faire communiquer le Capitole avec l'Esquilin, afin que Jupiter Capitolin sans doute puisse aller visiter la Notre-Dame-des-Neiges à Sainte-Marie-Majeure. Une municipalité qui timbre jusqu'à ses tombereaux de boueurs du chiffre superbe S. P. Q. R. devrait pourtant respecter le berceau du sénat et du peuple romains. C'est trop qu'elle ait râclé le Colisée comme une carotte, dépouillant le colossal squelette fauve de sa flore légendaire, qui habillait si gentiment l'austère travertin rougi du sang versé en ce lieu cruel.