Il y aussi l'hygiène, au nom de laquelle se commettent bien des crimes. Cette fameuse fièvre dont on parle toujours et qu'on n'a presque jamais, on espère la chasser en perçant de larges voies comme la Via Nazionale et le Corso Vittorio Emmanuele, où l'âpre soleil pénètre si librement que les passants y grillent tout vifs et que personne ne veut habiter ces fournaises. Ils l'auront quand même, leur spectre morbide qui plane tout à l'entour, sortant du tuf spongieux des plaines du Latium et des Maremmes, où croupit et se corrompt l'eau des pluies, du fleuve, des infiltrations empoisonnées des marais Pontins. Pensent-ils que cela lui fasse peur, qu'on ait rasé le Ghetto, ce soi-disant foyer d'infection où l'on ne se portait pas plus mal qu'ailleurs? Il est vrai qu'on est moderne et libéral, et qu'on veut effacer jusqu'aux vestiges matériels de l'injuste et tyrannique servitude qui pesait sur le peuple d'Israël, et, après tout, ce sont seulement quelques motifs de moins pour les peintres. Le pauvre portique d'Octavie toutefois, qui se présentait si bien, enclavé dans de vieilles constructions encrassées et incohérentes, semble aujourd'hui une épave ridicule, ainsi nu et isolé dans un grand espace de terre jaune toute bossuée.
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Jusqu'où ira cette rage destructive? Il faudrait tout jeter bas pour faire de Rome quelque chose comme une de nos belles préfectures de première classe. Supprimera-t-on ces amusants boyaux sombres et tortueux, comme celui au nom significatif de rue des Boutiques-Obscures, aux alentours du Panthéon, où des vaches ruminent dans la fraîcheur d'étables ouvertes, devant lesquelles passent au pas les modernes omnibus? Puis, à un tournant, on se trouve en présence de superbes morceaux antiques comme les colonacce du temple de Minerve, sous le fastueux entablement desquelles un boulanger cuit son pain, comme l'arco de Pantani, pratiqué dans le formidable mur en péperin gris du temple de Mars Ultor, débris du forum d'Auguste, comme les arcades plus noires que la suie et à demi-enfouies sous les dalles du pavé du théâtre de Marcellus, dont les voûtes surbaissées sont occupées par des savetiers, des chaudronniers et des osterie basques. Ou bien on trébuche sur des souvenirs tels que la roche Tarpéienne et la prison Mamertine, ou bien encore sur des fragments du mur de Servius Tullius, dont les rudes et indestructibles assises de blocs de tuf sans ciment se retrouvent par tronçons en maints points de la ville. Démolira-t-on le palais à façade couturée et lépreuse de Lucrèce Borgia, près le palmier du couvent des Maronites, et celui, sanglant et lugubre, de la triste Béatrice de Cenci? Non, car les Romains tiennent aux débris de leur passé, et ceux qui n'y tiendraient pas n'oseraient l'avouer, crainte du mépris des étrangers. Alors quelle figure ferait tout cela au milieu des rues de Rivoli et des boulevards Malesherbes que, d'ailleurs, ils n'ont pas d'argent pour construire?
Car c'est là qu'on trouve de quoi espérer. Comme tout le trop neuf royaume d'Italie, la jeune Rome a eu plus grands yeux que grand ventre. Si sobres qu'ils soient, nos voisins ultramontains commencent à être las de s'arracher les morceaux de la bouche pour des dépenses de parade. L'aspect lamentable de certains quartiers en ruines avant d'être achevés, comme celui qui borde les murs entre les portes Pia et Salara, donne à penser que le mouvement funeste est enrayé. Que ceux qui n'ont pas encore fait le voyage profitent de cette trêve pour voir encore l'ombre de la Rome de Goethe, de Chateaubriand et de Mme de Staël.
Marie-Anne de Bovet.
| M. LÉON DAUDET D'après une photographie de la maison Tourtin. | Mlle JEANNE HUGO D'après une photographie de la maison Nadar. |
THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.--Célébration du centenaire d'Hérold:
le couronnement du buste.