Les rebelles ne pouvant s'emparer du palais municipal se répandirent dans la ville continuant le pillage et pour se venger de la résistance opiniâtre du marquis di Rudini incendièrent son palais. Le jeune syndic, qui sur ces entrefaites avait reçu quelques renforts, se porta contre les insurgés, et, à la tête des siens, il réussit après trois jours de combat acharné à les déloger de partout et à les mettre en fuite. Chaque maison dut être prise d'assaut. On raconte que dans cette circonstance on vit des généraux refuser d'endosser l'uniforme militaire. Le gouvernement, reconnaissant au marquis di Rudini de sa courageuse conduite, le nomma aussitôt préfet de Palerme. De sorte que, après avoir dompté l'insurrection, ce fut lui qui fut chargé du châtiment. Il se montra inflexible.
En 1869, le général Menabrea, qui était alors président du conseil des ministres, ayant besoin d'un ministre de l'intérieur qui en imposât, lui confia ce portefeuille. Le marquis di Rudini accepta à contre-cœur parce qu'il n'était pas encore député et qu'il n'avait jamais assisté à une séance de la Chambre. Le nouveau ministre fut attaqué violemment par la gauche dès les premières séances. Il se défendit avec orgueil, avec dureté, déclarant qu'il acceptait la responsabilité de tous les actes commis pour la répression de l'insurrection, et pour le châtiment qui devait servir d'exemple. Mais il manqua de sang-froid, son discours ne fut pas heureux. Il répéta plusieurs fois le même mot, s'interrompit, et prouva que comme orateur son éducation était encore à faire. Il donna sa démission et se tint à l'écart des luttes parlementaires pour faire oublier la mauvaise impression de son premier début.
Aujourd'hui, sans être un brillant orateur, il est un de ceux qui savent se faire écouter. Tant que vécurent Minghetti, Sella et Lauza, les chefs reconnus de la droite, il resta au second plan; mais, eux disparus, il prit leur place et s'affirma bientôt comme chef du parti. Depuis, il n'a songé qu'à saisir le pouvoir et il y est parvenu. Disposant d'une fortune considérable, il s'est livré tout entier à la politique. Il n'a pas d'autre passion.
M. LÉON DAUDET ET Mlle JEANNE HUGO
L'attention et la curiosité sympathiques de Paris ont fait cortège cette semaine à M. Léon Daudet, fils de M. Alphonse Daudet, épousant Mlle Jeanne Hugo, petite-fille du grand poète. C'est que l'aristocratie du talent a ses grands mariages, comme l'autre. Et les contemporains ont raison de rendre aux fils et aux petits-fils de ceux qui honorent leur pays un peu de la gloire que leurs pères ou leur grands-pères ont fait rejaillir sur leur époque.
On sait que M. Léon Daudet, le fiancé, poursuit depuis deux ou trois ans ses études médicales: il se préparait récemment encore aux concours de l'internat. Quant à Mlle Jeanne Hugo, le rayonnement de la popularité de son aïeul a illuminé son berceau. De la même plume qui fustigeait l'insolence des grands et consolait l'humilité des petits, Victor Hugo a chanté les douces émotions de l'enfance.
Son œuvre si vaste et si grandiose renferme de véritables bijoux poétiques où se reflète la joie des caresses enfantines, comme un écrin magnifique aux proportions colossales cache un joyau fragile aux fines ciselures. Les morceaux consacrés aux enfants sont même en si grand nombre que l'on a pu en composer tout un volume avec ce titre: Les Enfants. Avons-nous enfin besoin de citer l'Art d'être grand-père, qui est tout entier à la gloire de Jeanne et de son frère Georges. Georges est l'aîné et il est homme: à lui le grand-père voue une affection plus virile, dégagée des mignardises qui sont réservées: à Jeanne, si frêle et si douce en son berceau, dans l'auréole de ses blonds cheveux encadrant le doux visage aux grands yeux étonnés, au sourire ingénu:
O Jeanne! Georges! voix dont j'ai le cœur saisi.
Jeanne a grandi: la «petite reine» est devenue jeune fille et la grâce ne l'a pas abandonnée, s'est épanouie en elle. L'heure prévue et prédite dans l'Art d'être, grand-père est enfin venue, l'heure où la jeune fille quitte la maison où elle fut adorée, pour une nouvelle famille qui devient la sienne. Il n'a manqué à la fête de l'autre jour que la présence de l'aïeul; et, l'on ne peut pas dire pourtant qu'il en fût tout à fait absent.
C'est à lui, avant tout, qu'on rendait hommage, quand le couple nuptial entrait dans la grande salle des fêtes de la mairie du XVIe arrondissement parmi les fleurs prodiguées. C'est en son souvenir que l'orchestre de Lamoureux jouait l'ouverture de Ruy Blas de Mendelssohn et l'Hymne que Saint-Saens a composée pour les funérailles solennelles offertes il y a six ans par la France à l'illustre poète, comme un dernier adieu.