Pendant quatre mois, nous devions vivre à bord d'une chaloupe à vapeur de 9 mètres de long sur deux de large, et partager cet espace si restreint avec les 9 hommes qui composaient notre équipage, et auxquels nous adjoignîmes, quelques jours plus tard, trois indigènes Bafourous qui devaient nous servir de guides et d'interprètes.

Après un court séjour à Lizzanga, poste situé au confluent de l'Oubangui et du Congo, et à Bonga, ancien poste de l'ouest africain, à l'embouchure de la Sangha, actuellement occupé par une factorerie française, nous partions à l'aventure dans cette rivière Sangha--citée par Jacques de Brazza, relevée pendant quelques milles par M. le capitaine de frégate Rouvier en 1886--par conséquent inconnue, mais soupçonnée devoir être un centre commercial des plus importants.

La Sangha, qui remonte constamment au nord, est large d'au moins 1 kilomètre pendant la plus grande partie de son cours. Elle est encombrée d'îles et de bancs de sable; ses rives sont peu élevées. Les villages, dans la partie basse, ne sont point situés sur les rives, mais assez loin dans l'intérieur, sur des ruisselets ou marigots, que les indigènes remontent en pirogues, au milieu d'un fouillis presque inextricable d'arbres renversés, de lianes et d'herbes assez épaisses pour ne laisser à leurs embarcations que la place strictement nécessaire à leur passage.

Ce besoin de se mettre à l'abri et de profiter des défenses que la nature leur a généreusement fournies, a été suggéré aux indigènes par les fréquentes incursions de leurs peu loyaux voisins, les gens de Bouga, d'Irebou et de Vigombé, qui plusieurs fois sont venus brûler les villages, détruire les plantations, et faire des razzias d'hommes et de troupeaux.

Ces indigènes sont d'un naturel paisible, beaucoup plus commerçants que guerriers, et nous n'avons jamais eu à nous plaindre de nos rapports avec eux.

A peine avions-nous dépassé le point atteint par M. Bouvier, que nous nous crûmes arrivés au terme de notre exploration.

A un tournant de la rivière, nous la vîmes complètement barrée par des masses noirâtres, que nous primes de loin pour un long banc de roches.

Heureusement la crainte était plus grande que le mal, et, cette fois encore, notre pavillon devait flotter plus haut, sur cette terre d'Afrique, où tant de hardis et dévoués pionniers sont morts, victimes du devoir et jalons précieux d'une civilisation que la France tiendra à honneur de porter toujours plus loin.

Quand nous fûmes plus rapprochés de ces prétendus écueils, le bruit de l'hélice et de la machine les réveillèrent tout à coup. C'était un troupeau d'hippopotames, faisant la sieste sur les bancs de sable, au beau soleil de midi.

Un millier de ces pachydermes, surpris dans leur sommeil par des visiteurs inconnus, montrèrent plus d'étonnement que de crainte, et la prudence seule nous empêcha de leur envoyer quelques balles: car mis en fureur ils eussent bientôt fait de chavirer notre frêle embarcation.