Donner à bail la demeure de ses aïeux est, à vrai dire, passablement bourgeois de la part de ces seigneurs. Mais nous vivons en un temps où tout s'encanaille. Le souverain détrôné des Deux-Siciles, un descendant de saint Louis et du roi-soleil, ne vit-il pas à peu près uniquement des cinquante mille francs de loyer payés annuellement par le gouvernement français pour loger au palais Farnèse, qui appartient à François II, l'ambassade auprès du Quirinal? Les temps sont durs, et d'ailleurs les embarras momentanés en matière d'argent comptant sont le propre des grosses fortunes patriciennes immobiles. Puis il y a cette fièvre de spéculation, plus funeste que la malaria, qui s'est abattue sur Rome à la suite de sa transformation en capitale ambitieuse de modernisme, et dont les ravages s'exercent aussi bien chez les riches, qui s'en font un sport que chez les besogneux qui y cherchent la fortune. Le prince Doria passe pour avoir perdu vingt-cinq millions dans une colossale affaire de terrains. Même en faisant la part de l'exagération méridionale, cela doit représenter un joli trou qu'il faut combler par de petits moyens. Aussi vendent-ils peu à peu tout ce qui peut passer à travers les mailles du filet de leurs obligations héréditaires, et c'est ainsi que fondent tout doucement leurs galeries et leurs collections historiques.

Aux palais Borghèse et Barberini, Colonna et Doria, quelques désappointements attendent déjà les visiteurs; chez les princes Spada, Sciarra et Rospigliosi, on cache les vides en fermant les galeries au public. Une partie de l'énorme palais de ce dernier a été démolie pour le percement de la via Nazionale. Les villas Ludovisi et Massimi ont fait place à des pâtés d'affreuses maisons de rapport. Dans les cas où il y a expropriation, la malignité publique insinue que les propriétaires se sont secrètement réjouis d'avoir la main forcée. Ainsi, lorsqu'il a fallu trouver un logis pour la cour, on avait songé au palais Barberini, d'apparence bien plus royale que cette grande caserne jaune du Quirinal enlevée au pape. Par raisons d'amour-propre autant que d'opposition, Son Excellence n'eût pas voulu le vendre; mais peut-être n'eût-il pas été fâché qu'on le lui prit, car l'indemnité eût été ronde.

On en dit autant pour les jardins Borghèse, dont la municipalité romaine ne voudrait pas devoir la jouissance à une généreuse complaisance qui peut être retirée demain. Dans les deux cas on a reculé devant le chiffre formidable de la carte à payer. Mais quand, il y a quelques années, le palais Corsini, au flanc du Janicule, avec ses jardins, sa galerie de tableaux et sa bibliothèque, a été cédé moyennant un million à l'État--qui y a établi l'Académie des sciences et tracé la belle passegiata Margherita, où pas une âme ne se promène--c'était un présent royal, car le tout valait dix fois plus. Le propriétaire voulait s'en débarrasser pour aller vivre sans esprit de retour dans son palais de Florence. Bel et rare exemple de l'embarras des richesses.

Ce fait donne une idée de ce qu'est la grandeur d'existence des princes romains. Ils ne sont pas encore sur le point d'être ruinés. Toute la campagne leur appartient, et cette immense plaine rousse, où les métairies à massives murailles rouges percées de meurtrières semblent des bastilles féodales, est plus riche en troupeaux et en blé que ne le fait croire son aspect désolé et stérile de coulée volcanique. Ils ont aussi les plantations d'oliviers et les vignes des castelli, qui couvrent les croupes basses des monts Albains et Sabins. Ils possèdent enfin dans la haute montagne, du côté des Abruzzes, âpre pays des Sammites et des Marses, des forêts de chênes-lièges encore peuplées d'ours et de loups. Les révolutionnaires auraient beau jeu à dénoncer cette oligarchie de capitalistes si, sur la terre classique du carbonarisme, les passions politiques n'avaient jusqu'à présent primé l'agitation sociale. C'est sans doute pour donner des gages à l'avenir, que le plus opulent peut-être d'entre eux, le prince Odescalchi, vient de se faire élire député de Rome sous l'étiquette socialiste.

Bienfaits du progrès de l'humanité, dirait M. Prudhomme. Naguère les turbulents et féroces Caetani brigandaient dans la campagne, rançonnant les voyageurs et pillant les marchands sur la route de Naples que commandait leur château-fort, dont le tombeau profané de Cecilia Metella, sur la voie Appienne, faisait le donjon. Leur descendant actuel, le duc de Sermonetta, s'occupe paisiblement des affaires municipales. Les princes Colonna et Orsini, dont au moyen-âge la vendetta héréditaire ensanglantait les rues de Rome, fraternisent dans les dignités honorifiques de camériers secrets de cape et d'épée de Sa Sainteté, tandis que le prince Sciarra s'est jeté dans le mouvement moderne en dirigeant la quasi-radicale Tribuna, organe d'opposition qui lui coûte, dit-on, beaucoup d'argent.

Quant à leurs plaisirs, ce sont ceux d'usage dans ce qu'on appelle le monde sous toutes les latitudes. Groupant autour d'eux les seigneurs de moindre importance, qui leur sont plus ou moins alliés,--appartenant à l'aristocratie romaine et à celle des autres provinces, qu'a amenée dans la capitale la tendance centralisatrice--et entraînant dans leur orbite la colonie diplomatique, ainsi que les étrangers de marque, ils chassent le renard en habit rouge et font des battues au sanglier dans les maquis de la plaine latine. Les élégances du pesage et les émotions du ring ont remplacé les enfantines gaietés de la traditionnelle course en carrosse dans la place Navone inondée, avec des potées d'eau jetées au visage, et les farces jouées par la populace à ses grands en goguette. C'est même curieux, cet hippodrome à l'anglaise à côté du cirque de Maxence, et les jockeys en casaque de satin se livrant à leurs inoffensifs exercices sur l'arène où jadis s'entréventraient les fauves et les gladiateurs. Encore de quoi réjouir M. Prudhomme.

Les tilburys et les huit-ressorts sont d'une irréprochable correction britannique, et la jeunesse dorée monte des pur-sang et des cobs. De loin en loin seulement rencontre-t-on un équipage de style attardé, les gens en mollets de soie et livrée très galonnée aux couleurs de la maison. Avec les lourdes berlines attelées à la diable, dans lesquelles sont cahotés les cardinaux et autres dignitaires ecclésiastiques, c'est le seul vestige de tradition et de couleur locale qu'offre la haute vie de Rome modernisée.

Pour le reste, c'est comme partout: on chante et ou danse, on joue et on flirte, on dîne, on soupe et on five o'clocque, on s'adonne à la comédie de salon, aux charades et aux tableaux vivants. On flâne et on bavarde beaucoup surtout: du haut en bas de l'échelle sociale, ce sont les occupations auxquelles le peuple italien donne le plus de temps.

Dans ces fastueux palais de la noblesse romaine, on s'étonne de certains détails révélant des dessous d'abandon, de nudité, et le mépris des principes du confort, ainsi que de ce qui n'est pas absolument la propreté, mais que les Anglais expriment par l'intraduisible mot neatness. A côté de ces splendeurs accumulées d'âge en âge par des fortunes colossales mises au service d'un dilettantisme artistique qui est une tradition de race, on trouve non seulement de fort laids objets à usage moderne, imposés par les usages du temps, mais aussi des tentures fanées et des meubles boiteux, des dallages crevassés et des toitures dégradées, des portes branlantes grinçant sur leurs gonds rouillés, des murailles mal blanchies à la chaux, d'étroits escaliers de briques où passe rarement le balai. Dans de mélancoliques cours fort mal tenues, un maigre gazon poudreux jaunit autour d'une fontaine faite d'une merveilleuse vasque de porphyre oriental, et les résédas d'un portier dont la loge enfumée et crasseuse ferait frémir d'horreur nos concierges parisiens, fleurissent dans un sarcophage en marbre blanc fouillé de bas-reliefs antiques.

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