Comme la couche sensible comprend un très grand nombre de lames, l'intensité et la pureté de la couleur seront augmentées.
Vu par transparence, le cliché est négatif, c'est-à-dire que chaque couleur est remplacée par sa complémentaire, le vert par du rouge et le rouge par du vert, etc., etc.
On voit donc que pour qu'il y ait formation de lames minces de l'épaisseur voulue, il faut que la substance sensible, bromure ou iodure d'argent, soit répartie à l'état de division en quelque sorte infinie, dans une couche transparente, telle que gélatine, albumine ou collodion, et que les molécules qui la composent aient un diamètre plus petit qu'une demi-longueur d'onde; sans cela les particules impressionnées aux maxima déborderaient sur les couches non impressionnées aux minima et ne produiraient plus les lames minces que l'on désire (fig. 2); les plaques sensibles du commerce ne peuvent servir à ces expériences, car les grains de bromure d'argent ayant plusieurs millièmes de millimètres de diamètre sont trop grossiers.
Pour avoir du bromure d'argent à l'état de division extrême, M. Lippmann a opéré de la manière suivante: Une solution de gélatine dans de l'eau chaude contenant du bromure de potassium est étendue sur une plaque de verre; lorsque cette couche est sèche, on la plonge dans un bain de nitrate d'argent, il se forme du bromure d'argent qui a toutes les conditions voulues de finesse pour servir à la reproduction des couleurs.
Une autre difficulté s'est présentée dans le cours de l'expérience, c'est la différence d'action photogénique des divers rayons colorés sur la surface sensible. Tout le monde sait qu'en photographie les couleurs rouge et jaune ne s'impressionnent que très difficilement, et, dans le cas qui nous occupe, le spectre se composant des couleurs rouge, jaune, vert, bleu et violet, les temps de poses étaient respectivement pour leur reproduction des heures, des minutes et des secondes.
M. Lippmann a tourné la difficulté en interposant sur le trajet des rayons lumineux devant l'objectif une cuve en verre à faces parallèles contenant une dissolution d'hélianthine dans l'eau. Cette substance a la propriété de ne laisser passer que les rayons rouge et jaune et d'arrêter les rayons bleu, violet et vert. On laisse alors poser le temps voulu pour impressionner le rouge et le jaune, puis on remplace l'hélianthine par une dissolution de bichromate de potasse suffisamment concentrée pour qu'elle arrête les rayons bleu et violet en laissant passer les rayons rouge, jaune et vert, qui posent le temps nécessaire; on remplace alors la dissolution de bichromate de potasse par une autre plus faible qu'arrête le violet seul, les autres rayons continuent à s'impressionner, on enlève enfin la cuve pour que le violet puisse poser, et on n'a plus qu'à exécuter ensuite les manipulations employées ordinairement dans les laboratoires photographiques.
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On comprend que l'opération, ainsi fractionnée, exige un temps de pose relativement très long. Le jaune et le rouge, par exemple, ne viennent pas en moins d'une heure. Encore M. Lippmann n'a-t-il pu reproduire que le spectre solaire, où les couleurs ont leur maximum d'intensité. De plus, il n'a obtenu, comme nous l'avons dit, qu'un cliché négatif où l'image n'a ses tons véritables que si on la voit par réflexion, sur un fond noir. De là, à pouvoir photographier des vues, des portraits, des paysages, il y a loin encore, puisqu'il faudrait non seulement pouvoir opérer beaucoup plus rapidement, mais encore trouver le moyen de transporter sur du papier ou sur un support analogue l'image obtenue sur la pellicule photographique. Mais si l'on songe aux progrès incessants faits par la science depuis trente ans, rien n'interdit d'espérer la solution complète du problème dans un avenir prochain.
Quoi qu'il en soit, un pas immense vient d'être fait, et M. Lippmann aura eu la gloire d'ouvrir une ère nouvelle et féconde à cette découverte toute française de la photographie.
Anthonny Guerronnan.