Le dimanche 15 février Mgr d'Hulst a prêché sur l'unité de la morale dans l'antiquité et dans les siècles chrétiens. Dimanche 22, sur la rupture de l'unité et la crise de la morale. L'auditoire de Notre-Dame est un auditoire très nombreux et très recueilli, venu, on s'en aperçoit immédiatement, dans les dispositions les plus bienveillantes. Avec le P. Monsabré, la foule était moins choisie et plus agitée, la curiosité moins contenue et plus frémissante. Quand l'orateur dominicain se dirigeait vers la chaire, on se pressait davantage pour le voir, et, de rang en rang, on disait avec plus d'impatience: Le voilà! L'auditoire plus réservé de Mgr d'Hulst le regarde passer avec moins de désordre et semble l'écouter avec moins de passion, ou du moins avec une passion plus refoulée. De temps en temps, tous les quarts d'heure à peu près, quand l'orateur se repose et reprend haleine, il y a bien, surtout au milieu de la nef, un petit bourdonnement d'admiration: c'est la manière d'applaudir dans les églises, comme vous savez; mais cet assentiment pieux expire bientôt. L'année dernière, je m'en souviens, il était plus bruyant et plus prolongé.
Le sujet même qu'a choisi Mgr d'Hulst ne prête pas beaucoup à la grande éloquence pour un orateur qui ne se soucie pas avant tout d'être éloquent, c'est-à-dire qui aime mieux convaincre son auditoire que l'étonner. Ce qu'il y a de plus remarquable dans Mgr d'Hulst, ce qui fait de lui un apologiste magistral de la foi chrétienne, un doctrinaire de premier ordre, et, quand il le veut, quand il abandonne la défense pour l'attaque, un champion de l'Église et un polémiste des plus vigoureux, c'est l'ordonnance et l'enchaînement de son discours, la trame serrée de ses déductions dont il enveloppe ses adversaires comme d'un filet, la logique impérieuse et claire, sinon la rigueur absolue de ses arguments. On sent que ses ennemis les philosophes n'auront pas beau jeu avec lui, et que, s'il ne les foudroie pas de son éloquence, sa théologie subtile et pressante essaiera de les emprisonner dans ses raisons.
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LE R. P. FEUILLETTE
Le R. P. Feuillette, dominicain, prêche à la Madeleine. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que les dominicains sont aujourd'hui les plus sympathiques des prédicateurs, comme, dans un autre ordre d'idées, les sœurs de charité sont les plus populaires des religieuses. Vous vous êtes sans doute demandé pourquoi. C'est que peut-être, tout simplement--et je livre mon idée pour ce qu'elle vaut à vos réflexions--nous sommes devenus, avec le temps, de plus en plus libéraux et de plus en plus charitables. Le souvenir de Lacordaire, qui persiste vaguement dans les foules, et, à plus forte raison, dans les classes éclairées, comme un de ces bruits lointains dont on ne sait plus l'origine, mais dont on entend encore les derniers murmures, la robe blanche du frère prêcheur, plus attrayante à l'œil que la robe noire ou même le camail violet, ne sont pas, d'autre part, sans influence. Bien des gens ignorent que le pape Grégoire IX, en 1233, confia le tribunal de l'Inquisition, dont personne, je crois, ne voudrait plus, aux frères prêcheurs; mais bien des gens aussi, et dans le quartier de la Madeleine particulièrement, inclinent volontiers vers ce catholicisme libéral, attribué aux dominicains, dont Lacordaire a été jadis le représentant orthodoxe, et La Mennais l'hérésiarque, si vous voulez. L'auditoire de la Madeleine est, naturellement, un auditoire mondain, je ne veux pas dire frivole. Entre la Madeleine et Saint-Pierre de Montrouge, par exemple, il y a la même différence qu'entre un hôtel de riche et une cité ouvrière. Peut-être même serait-il paradoxal, mais ingénieux, de faire le contraire de ce qu'on fait, pour être sûr d'un plein succès? Envoyer un sermonnaire aristocratique à Montrouge et un prédicateur populaire à la Madeleine, ne serait pas, je suppose, si maladroit à l'Église, ni si opposé à l'esprit de l'Évangile.
Le P. Feuillette, que son auditoire paraît goûter beaucoup, non seulement comme prêtre, mais comme homme--cela n'est pas si indifférent!--est un prédicateur très agréable, et, ce qui ne gâte rien, très habile. Il a une grande habitude de la prédication; il en a le don, le goût et l'art. Je dirais, si j'osais me servir de cette expression profane, qu'il sait bien son métier, et qu'il le fait bien. Au vrai, pourquoi ce prêtre éloquent n'aurait-il pas le droit de mettre toutes ses ressources au service de son ministère et d'employer tout son talent au service de sa foi? Le P. Feuillette est donc agréable à voir et à entendre. Il est, comme on dit, bien de sa personne. Sa voix n'est ni très forte ni très limpide; ce n'est à coup sûr ni une voix de velours, ni une voix de tonnerre; mais il articule très bien, il parle lentement, avec une précaution adroite, et l'abondance de son geste vient en aide autant qu'il est possible et nécessaire à la fragilité de son organe. Il n'a pas l'air de savoir que la sympathie de son public le soutient, mais il s'en doute; il ne cesse pas de faire appel à son attention, et quand il s'arrête, de loin en loin, il ne hait pas de se sentir encouragé. Sans coquetterie, mais sans inexpérience, il ne sollicite point, mais il ne fuit pas non plus ces encouragements, et, lorsqu'il le juge à propos, il leur laisse tout le temps de se produire.
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LE R. P. GARDET